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Nous les attendions : la part des « sans-terre ». La double absence des exilés

Par : Philippe Demeestère, SJ.

L’auteur livre ici un vibrant plaidoyer pour l’hospitalité et l’ouverture. À ses yeux, prendre soin des migrants et être attentif à leur interpellation politique, c’est défendre une manière d’être présent au monde dans toutes ses dimensions, dans toutes ses frontières. Sous cet angle, rien ne s’oppose à ce que des étrangers, exilés ou migrants militent pour une redéfinition des droits fondamentaux adossée à une critique de la distribution des statuts opérée par l’État. Ainsi, les exclus, les déchus du monde commun se réapproprient la citoyenneté comme activité pour mieux déconstruire la citoyenneté comme statut.

Calais : en France. Une ville de 76 000 habitants. Un port de voyageurs qui fait face au Royaume-Uni dont les côtes se font tour à tour proches, lointaines, ou se dissipent totalement suivant les variations du ciel. Calais : pour de multiples exilés, l’ultime étape avant la destination qu’ils se sont fixée. Une halte subie qui leur brûle les pieds : d’abord, parce qu’ils n’ont jamais été si près du but et que, désormais, tout paraît ne plus devoir être qu’une question d’heures, sinon de minutes; ensuite, parce que se consument ici leurs dernières raisons de croire pouvoir un jour gagner la terre.

Sans terre et sans part

Bien sûr, ici et ailleurs, ils touchent terre. Bien sûr, ils seront malgré tout nombreux à prendre pied de l’autre côté. Pourtant, à leur insu, ils témoignent déjà qu’ils ne sont plus fils de la terre; que celle-ci, après la mer, les a engloutis en même temps que rejetés. Se forment au présent, sur nos rivages, sur nos frontières, de nouvelles générations de « sans terre ». Sans terre? Pas au sens des paysans « sans terre » d’Amérique latine, bien enracinés, eux, dans la terre; non, des sans terre comme le sont en France, par exemple, des enfants de l’immigration algérienne. Refoulés de ce qui a odeur et couleur de terre, ils s’inventent des territoires.

Pour évoquer quelque chose de ce qui nous arrive à travers la venue des migrants, des détours s’imposent. Histoire de déjouer les fameux éléments de langage élaborés par les différents corps constitués, politiques, judiciaires, policiers, administratifs et autres, qui prétendent contenir ce qui leur échappe. Ni maternelle, ni paternelle, la langue qu’ils agitent comme des amulettes magiques  a perdu le fil du vivant : elle ne sait pas accompagner ce qui vient; elle ne sait pas « faire avec » ce qui déroute, démonte. Avec l’immigration, c’est précisément le titre d’un livre récent de François Héran, sociologue, démographe et statisticien. Une phrase condense bien son propos : « Être pour ou contre l’immigration n’a pas plus de sens (…) que de se prononcer pour ou contre le vieillissement, pour ou contre les lames de fond qui transforment nos vies (Éditions La Découverte, Paris 2017, p. 27). Sans doute la référence au phénomène du vieillissement n’est-elle pas fortuite.

Le grand âge est en effet celui où il s’agit de faire avec des corps qui ne se maîtrisent plus guère. Des corps dont la matérialité organique, de plus en plus évidente, fait craquer toutes les identités qui les avaient habillés peu à peu, dès leur venue au monde : état civil; relations; savoir-faire. Des corps fuyants bien embarrassants pour les corps constitués évoqués plus haut. Tout comme sont embarrassants ces corps de migrants à qui est refusée toute possibilité de stationner dans Calais. Il faut que s’évanouissent ces silhouettes auxquelles toute reconnaissance de personnalité est refusée. Avec humour, il faut remarquer que ce sont, aujourd’hui, des descendants de migrants, les je ne sais qui, les je ne sais quoi d’hier, que l’on retrouve en nombre affectés aux soins rapprochés de nos anciens devenus, derrière les frontières de nos hospices, entre grabat et Alzheimer, nous ne savons plus bien qui ou quoi. Ah! si : devenus tel numéro de dossier, de lit ou de chambre. L’exilé échoué à Calais est devenu, lui, l’empreinte qu’il a laissée en Italie ou ailleurs. L’empreinte de son passage.

Poépolitique de la migration

De telles empreintes d’un passage, nos cimetières en sont saturés. Elles renvoient au passage par la vie de ceux qui sont inhumés là. Les empreintes prélevées en Italie ou ailleurs renvoient, elles, au passage par la mort de ceux qui hantent nos rivages au désespoir de s’entendre appelés à la vie par la voix de nos nations. Se donne à entendre ici une autre voix venue du livre biblique d’Ezéchiel : « À ta naissance, au jour où tu vins au monde, on ne te coupa pas le cordon, on ne te lava pas (…), on ne t’enveloppa pas de langes. (…) Tu fus jetée en pleins champs, par dégoût de toi, au jour de ta naissance. Je passais près de toi et je te vis (…) Et je te dis : “Vis, et croîs comme l’herbe des champs.” (…) J’étendis sur toi le pan de mon manteau et je couvris ta nudité : je m’engageai par serment, je fis un pacte avec toi et tu fus à moi (Ez 16,1-8). » Contraste.

Autre détour qui se propose pour approcher ce qui se passe, c’est celui de la poésie et des images. Celles-ci prolifèrent partout où la vie, lorsqu’elle est menacée d’enfermement et de dissolution par les mots des savants, des sages et des puissants, se connaît trahie dans son identité même : dans les établissements psychiatriques; dans les prisons; sur des sites d’éducation et de formation, là où le formatage fait loi. Dès ses origines, la photographie s’est ainsi intéressée à tous ceux qui présentent visage de pauvreté. Comme pour les sortir du cadre de ce qu’ils donnent immédiatement à voir et redonner du large au regard qu’ils captivent. La poésie, elle, en vis-à-vis des mots qui se font fort de marteler le tout de la réalité et de la diriger, murmure inlassablement l’inouï des affaires prétendument déjà entendues. C’est ainsi que, du côté des migrants, photos, poésie, images, dessins se redonnent et se reçoivent comme les supports privilégiés d’une expression partagée, au-delà de la diversité des langages et des silences qui séparent. Au cœur de situations où tous les horizons sont bouchés se vérifie à travers eux le caractère concret des chemins qui ouvrent déjà un avenir commun.

Témoin privilégié de l’intelligence des situations dont l’art est potentiellement porteur, un film réalisé par Maria Kourkouta et Niki Giannari – la première, cinéaste; l’autre, poète – : Des spectres hantent l’Europe. Cette œuvre – parce qu’il s’agit d’une œuvre bien plus que d’un documentaire – a pour matière brute la foule des 13 000 demandeurs d’asile qui se sont agglutinés à Idomeni, au printemps 2016, lorsque la frontière gréco-macédonienne, en se refermant brutalement, leur a interdit la route de l’Allemagne.

La force constituante de la fragilité 

La caméra de M. Kourkouta cadre obstinément les pieds qui vont, viennent, s’en reviennent, font du surplace, tournent sur eux-mêmes. Des pieds qui s’arrachent à une boue omniprésente. Des pieds qui négocient avec des chaussures trop petites, trop grandes, dépareillées; des chaussures aux talons en perdition, aux armatures et aux couleurs réduites à des souvenirs. Et puis l’image entreprend de suivre des silhouettes compactes dans lesquelles ne se dissocient plus sacs à dos, bagages et enfants tirés à la main, tout-petits portés dans les bras, baluchons juchés sur la tête ou les épaules; ailleurs, des formes de silhouettes perdues dans d’immenses capes de pluie qui les enveloppent de la tête aux pieds, dans la nuit. Comme une humanité qui arpente sans fin le sol des camps, des circulaires administratives, des visages des forces de l’ordre, des files d’attente, des barbelés, des droits de l’homme, des ordres et des reproches, des doigts d’honneur, tel un immense no man’s land dessiné par les tranchées de nos dérobades. Comme une humanité qui naît de la glaise et dont personne ne veut endosser la paternité. Une humanité qui, ici et là, étonnamment, avec le sourire, invoque et réclame : « Maman Angela! ». Une humanité, enfin, qui brûle le regard et nous convoque dans l’actualité de Moïse devant le Buisson ardent : « Ôte tes chaussures de tes pieds, car le lieu que tu foules est une terre sainte (Ex. 3,5). »

C’est au terme du film que s’inscrit, blanc sur noir, le long poème de Niki G. Le texte est porté par une voix dont la fêlure dit la honte d’elle-même, la honte de ne pas annoncer de salut. Relire ces quelques vers relevés parmi tellement d’autres qui nomment ceux dont les ombres sont l’objet de blasphèmes.

« Ils sont là.
Et ils nous accueillent généreusement
Dans leur regard fugitif,
Nous, les oublieux, les aveugles.
Ils passent et ils nous pensent.
Les mots que nous avons oubliés,
Les engagements que nous avons pris et les promesses,
Les idées que nous avons aimées,
Les révolutions que nous avons faites,
Les sacrements que nous avons niés.
Tout cela est revenu avec eux,
Où que tu regardes dans les rues
Ou les avenues de l’Occident,
Ils cheminent : cette procession sacrée
Nous regarde et nous traverse.
Maintenant silence.
Que tout s’arrête.
Ils passent. »

Entendre en écho un autre texte : le quatrième chant du Serviteur, dans le livre d’Isaïe (Is.53,3-5) : (…) « il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, tel celui devant qui l’on détourne le visage; oui, méprisé, nous ne l’estimions nullement. En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées, et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités : le châtiment qui nous rend la paix est sur lui et c’est grâce à ses plaies que nous sommes guéris. »

Entendre encore ces mots que l’évangéliste Luc met dans la bouche de Jésus de Nazareth, tandis que des femmes l’accompagnent en pleurs sur le chemin du Calvaire : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi! pleurez sur vous-mêmes et vos enfants! (…) Car si l’on traite ainsi le bois vert, qu’adviendra-t-il du bois sec (Lc.23,27-31)? »

La force et la profondeur de leur dépouillement

Ceux qui passent sont bien, pour aujourd’hui, celui que nous attendons : « Maranatha (Ap.22,17) ». Dans leurs corps dont nous croyons trop bien savoir l’origine (Jn.7,27) sont inscrits tous les infinis de la vie auxquels nous étions devenus étrangers, les lointains de notre histoire dont nous étions exilés. Avec eux, lointains et infinis de notre vie se font proches, se donnent à toucher, se mettent à portée de main de nos faiblesses et de nos impuissances, pour nous rendre notre dignité, notre vocation à la grandeur. Des écritures ont dit : vocation de rois, de prophètes, de prêtres. Les bénévoles qui se pressent et se succèdent à Calais – aussi nombreux que les réfugiés! –, venus de toute l’Europe et de tous les continents, ne s’y trompent pas. Les uns et les autres, dans leur dépouillement, tous venus d’ailleurs, donnent profondeur et visage de chair à cette « humanité augmentée », autrement tristement rêvée à travers manipulations génétiques et prothèses électroniques. Épiphanie.

Avec les réfugiés, dans les liens tissés avec eux, émergent et prennent consistance ces forces de fraternité qui se révèlent capables de rendre habitables en même temps qu’hospitalières les friches et déserts publics. Avec eux se rejoue quelque chose de la réappropriation populaire et joyeuse des grandes places et agoras urbaines –  place Tahrir; Palestine, le Maïdan; place de la République; etc. –, dont le vide repose sur la marginalisation des savoir-être des « Sans », auxquels les relations marchandes et la violence étatique ne veulent pas concéder d’espace, de peur de les voir se fixer et devenir eux-mêmes attraction, appel d’air; des « Sans » relégués dans des bâtis faits de minima sociaux, de désœuvrement contraint, de laideurs et de discrédit.

Ainsi donc, dans une liberté qui ne relève que d’eux, les réfugiés se sont prononcés pour juger que leur existence n’était pas une vie, n’avait pas cette couleur de vie dont est porteuse l’expérience amoureuse; et ils se sont mis en marche, quittant père et mère pour ne plus que faire qu’un avec la promesse de vie et ses chemins.

Devenus des vivants revenus de la mort (Rm. 6,13), devenus de simples vivants, ils nous interrogent chez nous : nous qui nous habituons au mensonge des semblants de vie, nous qui pensons avoir à défendre quelque chose contre eux; nous qui faisons nous-mêmes si souvent figure de déplacés, lorsque nous nous hasardons en dehors des frontières de nos périphéries; nous qui nous faisons remettre à notre place, lorsque nous prétendons prendre pied sur nos vies. Ils nous interrogent pour nous inviter à vivre entre nous de ce qui n’a pas de prix, à donner consistance et forme à ce qui nous vient de l’avenir, pour précipiter le vieillissement de formes d’ordre minées par le mensonge.

Pépinière d’humanité : en dépit de tout!

À Calais s’est instituée une Zone à défendre (Z.A.D.), à l’image de celle qui s’est inventée à Notre-Dame des Landes, près de Nantes, pour protéger une terre de sa stérilisation par l’ordre marchand. Ici, ce n’est pas un périmètre géographique qu’il s’agit de défendre, mais une pépinière d’humanité faite de gestes, de services, d’accueil, d’accompagnements : une matrice de formes de citoyenneté nouvelles qui entendent bien devenir actrices dans le jeu démocratique. Quelque chose de cette espérance née sous forme d’enfance dans le tombeau même où étaient enterrés les appels à la justice des plus pauvres. À Calais, Noël a la couleur d’une actualité quotidienne. La présence des réfugiés nous rend présents aux lignes de front en dehors desquelles nous nous étions pensés. Prendre soin de leur présence, c’est défendre, pour nous, une manière d’être présents au monde dans toutes ses dimensions, dans toutes ses frontières.

C’est le propre d’une Bonne Nouvelle d’être intarissable, telle une source, parce que sa caractéristique première est d’éveiller de multiples voix, de faire parler ce qui est muet, jusqu’aux pierres-mêmes qui se réjouissent de l’entendre retentir au cœur de la ville (Lc.19,40). Pour ne rapporter ici qu’une des lignes mélodiques qui font cortège à la Bonne Nouvelle entendue à Calais se propose cette affirmation de l’apôtre Paul : « Vous n’êtes plus des étrangers ni des gens de passage (…); vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes; et la pierre angulaire, c’est le Christ lui-même (Eph.2,19-22). »

Reprendre, pour tous ceux qui font corps avec les réfugiés à Calais –  chrétiens; libertaires; agnostiques; musulmans; athées –, cette certitude et cette proclamation, cela n’est possible qu’après avoir rendu le Christ au Dieu Père de tous les hommes, comme nous le faisons dans l’Eucharistie; comme Abraham a rendu Isaac au Vivant, Père de tous les vivants. Qui sont les apôtres, les prophètes, les frères et la famille du Christ, sinon encore et toujours, aujourd’hui comme hier, ceux qui écoutent l’appel de la Vie et le mettent en pratique (Lc.8,21)?

À Calais, les uns sont nés en Éthiopie, les autres en Érythrée, au Soudan, en Guinée, en Afghanistan, en Syrie, en Irak, en France, en Grande-Bretagne, en Belgique, en Espagne, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, etc. Tous font l’expérience rapportée dans le Psaume 87 : celle de naître d’un corps commun.

L’auteur, jésuite, a vécu et travaillé pendant 35 ans avec des personnes de la rue. Il vit depuis deux ans à Calais, plus particulièrement rattaché au Secours Catholique Caritas France.