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DOSSIER : La torture : de l'interdit à  la banalisation

Zimbabwe : les causes de l’autoritarisme

Par : Fodé-Moussa Keita

L’auteur est collaborateur à l’émission d’actualité politique africaine Amandla (CKUT 90,3 FM) et professeur de géographie au Cégep de Valleyfield

Pour comprendre le marasme actuel au Zimbabwe, il faut prendre en compte le passé colonial et les politiques néfastes des institutions financières internationales.

Le Zimbabwe est un pays africain de 12,4 millions d’habitants, voisin de l’Afrique du Sud, dont l’histoire est inusitée. Jusqu’à présent, les journaux qui ont traité de la situation de ce pays se sont concentrés sur le différend actuel entre le régime autoritaire de Robert Mugabe et les partis d’opposition, ainsi que sur la population prise en otage par les excès d’un président s’accrochant au pouvoir; le tout dans un contexte économique provoquant l’indignation de la communauté internationale. Pourtant, deux éléments trop souvent ignorés par les médias viennent apporter un éclairage important sur la situation locale : le passé colonial et l’intervention des institutions financières internationales (IFI).

Un passé trouble

Le Zimbabwe partage avec l’Afrique du Sud la triste réputation d’avoir imposé un régime d’apartheid à sa population noire. En effet, durant les décennies 1920-1930, le Zimbabwe – alors une colonie britannique appelée Rhodésie du Sud – établit un régime de séparation des pouvoirs répressif envers la population noire. En 1964, les « États noirs » voisins – le Malawi et la Zambie – obtiennent leur indépendance. Le Royaume-Uni est disposé à l’accorder à la Rhodésie du Sud si cette dernière donne à sa population noire l’accès à l’égalité sociale et politique. Mais la minorité blanche de 270 000 personnes, sous la direction d’Ian Smith, craint la perte de ses privilèges. Par la voix de Smith, elle déclare donc l’indépendance unilatérale de la Rhodésie du Sud en 1965, faisant fi des conditions imposées par Londres… L’apartheid rhodésien était sauvé, même si aucun État dans le monde ne reconnaîtra cette indépendance. Tenace, mais subissant des pressions de toutes parts (Royaume-Uni, ONU, Organisation de l’unité africaine et surtout la guérilla interne à laquelle Robert Mugabe prit part), le régime rhodésien finit par abdiquer et accepter les conditions de Londres lors de la signature de l’Accord de Lancaster-House en 1979. Cet accord définit la Constitution actuelle du pays et donne des garanties à la minorité blanche (dont vingt sièges réservés au Parlement) au sein d’un nouvel État : le Zimbabwe, officiellement reconnu en 1980. Ces garanties, en vigueur pour dix ans, étaient nécessaires pour convaincre Smith et la minorité blanche de laisser le pouvoir à la majorité noire. Cette concession aura un impact insoupçonné sur la politique et la vie zimbabwéennes, qui se fait encore sentir aujourd’hui.

Pendant les années de régime raciste, des mouvements politiques noirs disposant de branches militaires verront le jour et se lanceront dans une lutte armée contre le pouvoir blanc. Les deux plus importants sont la ZAPU (Zimbabwe African People’s Union) de Joshua Nkomo et la ZANU (Zimbabwe African National Union) de Robert Mugabe. En 1980, lors des premières élections libres du Zimbabwe, Robert Mugabe et son parti l’emportent avec 63 % des suffrages. Vingt-huit ans plus tard, Mugabe tient toujours les rennes du pouvoir. 

Le rôle des institutions financières internationales

Pendant les années 1980, les garanties de l’entente de Lancaster aidant, les blancs qui ne représentent que 5 % de la population contrôlent 90 % de l’économie (exportation de maïs, coton et tabac, industrie minière).

Cette décennie est témoin d’une grave crise économique, et le Zimbabwe n’y échappe pas. Endetté, le pays souffre aussi de l’instabilité de ses voisins, notamment le Mozambique dont il dépend pour sortir de son enclavement et exporter ses ressources via le port de Beira. Les IFI comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale imposent des mesures d’austérité (rationalisation de la fonction publique, privatisations, déréglementation, mesures d’attraction des investissements étrangers) afin de redresser l’économie du pays. À long terme, elles limitent le pouvoir d’achat des Zimbabwéens et font passer le taux de chômage à 30 %. La minorité blanche, elle, s’en tire beaucoup mieux. 

Pendant les années 1990, la situation économique de la population ne fera que se détériorer. La sécheresse force le pays à importer du maïs (base de l’alimentation) alors que plus de la moitié des terres agricoles est vouée à la monoculture d’exportation, remboursement de la dette oblige. En 1997, ce sont 90 % des recettes fiscales du Zimbabwe qui sont destinées au service de la dette! L’État, faisant les yeux doux aux IFI, réprime tout élan de protestation. Les tensions et les inégalités atteignent un point tel et les Programmes d’ajustement structurel ont tellement étranglé le pays que le gouvernement Mugabe est obligé de trouver une solution pour relâcher les tensions sociales et politiques. Il incite alors la population à occuper par la force les terres agricoles détenues par les blancs. Cet acte d’éclat lui permet de demeurer au pouvoir et même de gagner en popularité. Plusieurs fermiers blancs fuient le pays qui s’enfoncera encore plus dans la crise économique car, malheureusement, ceux qui bénéficient de cette « réforme agraire éclair » sont des élites proches du pouvoir, très peu soucieuses de rétablir l’autonomie alimentaire de la population.

Mais le succès est de courte durée et la popularité de Mugabe s’effrite… Pas aussi rapidement que la situation économique toutefois. C’est pourquoi, lors des élections de 2002, le parti d’opposition MDC (Movement for Democratic Change) de Morgan Tsvangirai devient plus populaire et Mugabe n’hésite pas à frauder pour les remporter avec 56 % des voix. Les mêmes stratégies sont utilisées en 2008, Mugabe a été forcé en septembre de former un gouvernement d’unité nationale avec Tsvangirai. Malheureusement, la cohabitation semble vouée à l’échec. Au moment de finaliser ce texte à la fin octobre, tout indique que Mugabe gardera le fauteuil pour lui seul.

Sortir de l’enfer

Aujourd’hui, le problème de la sécurité alimentaire est aigu. Avec un taux annuel d’inflation dépassant les 231 millions pour cent, en juillet 2008, ce qui signifie des prix 231 millions de fois plus chers que douze mois auparavant, l’achat de nourriture relève du défi. Ceux qui le peuvent achètent leurs aliments de base (pain, maïs, huile de cuisson, sucre, farine, etc.) en rands sud-africains ou en dollars américains. Beaucoup de Zimbabwéens sont obligés de consommer des fruits et des légumes sauvages qui ne constituent pas des éléments de leur diète quotidienne. Par conséquent, les risques d’intoxication peuvent surgir. Le désœuvrement qu’impose la pénurie force la population à développer des mécanismes de survie économique : orpaillage, vol, prostitution ou trafic avec les pays voisins.

Les mêmes IFI qui ont poussé le Zimbabwe dans cette impasse cherchent aujourd’hui à l’en sortir en lui proposant la même médecine, soit des « solutions » qui s’orientent vers une rationalisation de l’État et un recours à l’entreprise privée. Un fonds a été mis sur pied par des donateurs internationaux sous l’égide de la Banque mondiale ainsi qu’un programme de relance économique, le Zimbabwe Emergency Recovery Program (ZERP). Un rapport préliminaire de projet a été émis pour consultation auprès des donateurs, du gouvernement et de la Confédération des industries zimbabwéennes (Confederation of Zimbabwean Industries) mais les syndicats, dont le Zimbabwe Congress Trade of Unions (ZCTU), ont été exclus de cette consultation, de même que la Banque centrale du pays. Jusqu’à présent, les propositions ne tiennent pas compte des aspirations de la société civile. Elles ne s’attardent pas non plus sur les mécanismes qui pourraient rendre le gouvernement responsable (transparence, crédibilité des partis politiques).

Au niveau politique, des voix s’élèvent au sein de la société civile exprimant une inquiétude devant l’entente de partage du pouvoir entre Robert Mugabe et le MDC de Tsvangirai. En effet, la légitimité d’un gouvernement démocratique dépend de l’assentiment populaire et ce dernier est absent. Selon le groupe Zimbabwe Lawyers for Human Rights, une association d’avocats militant pour la défense des droits humains, le ZANU et les factions du MDC risquent de changer la Constitution ou le mode de fonctionnement de l’État sans consulter la population qui demeurera dans l’ignorance.

Les jeux de pouvoir qui sont exposés dans les médias ne sont donc qu’un symptôme d’un mal plus profond : un État qui a d’abord mal vécu son indépendance et qui a bâti, bien malgré lui, une économie reposant sur l’enrichissement d’une minorité raciale. De plus, les interventions des IFI ont fait sombrer le Zimbabwe dans une crise économique dont il ne s’est pas encore relevé. La dérive autoritaire de Mugabe ainsi que le népotisme et la corruption du régime n’aident pas. Malheureusement, ce ne sont que ces derniers éléments que la communauté internationale pointe du doigt. Un travail de mémoire s’impose.