Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Vous avez dit civilisation ?

Par : Gilles Bibeau

L’auteur est professeur émérite au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal
 
 
Le sens du terme civilisation peut être équivoque. Il peut tantôt évoquer une perspective ethnocentriste et des rapports de pouvoir – notamment dans tout le discours sur le « choc des civilisations » –, tantôt désigner une réalité anthropologique séculaire, voire millénaire. Il convient dès lors d’exposer certains concepts qui permettent de bien saisir la profondeur anthropologique de cette notion, et le contexte plus large dans lequel elle est souvent utilisée.
 
Pluralité des aires de civilisation. Contre tous les préjugés ethnocentriques, l’anthropologie contemporaine envisage l’humanité dans son unité et sa diversité. Les différentes civilisations se sont donné partout un même projet primordial, à savoir celui d’édifier une humanité dans un processus d’arrachement aux stricts déterminismes de la nature. Chaque civilisation est une version singulière de ce projet. Les univers de sens construits par les sociétés humaines sont partout des réalités dynamiques et fragiles qui connaissent des périodes d’apogée et de déclin, des temps de rayonnement et de repli. Le monde occidental, dégrisé de l’ivresse de son désir d’hégémonie, semble s’extirper, peu à peu, de sa prétention à incarner, seul, le symbole de la raison et de la civilisation face à une altérité projetée, d’emblée, du côté de la non-civilisation. Toutes les manières d’être-au-monde proposées par les civilisations contribuent à déployer l’extraordinaire potentiel d’une humanité qui ne peut être que plurielle, irréductible à un seul point de vue.
 
Relativisme et universalisme. Rompant avec un évolutionnisme simpliste, l’anthropologie contemporaine affirme l’égale dignité de toutes les civilisations et reconnaît que les civilisations non occidentales ne sont pas en retard par rapport à l’Occident, mais qu’elles se situent plutôt ailleurs. Si chaque civilisation cultive sa seule différence, on tombe dans le relativisme et l’incommunicabilité menace alors l’humanité. Seule une universalité respectueuse des différences entre les civilisations – que certains appellent pluriversalité – permet d’établir un monde dans lequel échanges et dialogues contribueront à déverrouiller les frontières des civilisations tout en les mettant en communication. Une des difficultés provient non seulement de la position hégémonique de l’Occident, mais aussi du fait que l’Occident a théorisé l’universel en se prévalant d’un statut de supériorité.
 
Civilisation mondiale. Il n’y a pas, et il ne peut y avoir, une civilisation mondiale au sens absolu que l’on donne à ce terme, puisque la civilisation implique la coexistence de cultures diverses, et qu’elle consiste même en cette reconnaissance des différences. Dans le contexte d’une mondialisation capitaliste laminoir des cultures, l’anthropologie fait la promotion, dans un esprit nettement postcolonial, de la diversité culturelle, qu’elle fonde sur la conviction que chacune des civilisations est porteuse d’un message particulier à offrir au monde. Nous assistons ainsi aujourd’hui à un repositionnement de notre regard sur l’« indigène », le « primitif » et le « sauvage » à qui l’homme occidental s’est historiquement imposé avec son projet civilisateur.
 
Politique de civilisation. La mise en place d’une « politique de civilisation » ancrée dans une « éthique du respect de l’altérité » apparaît être une condition essentielle pour pouvoir contrecarrer la puissante tendance uniformisatrice qui veut imposer la même civilisation à l’ensemble des sociétés de la planète dans un illusoire projet de standardisation universelle de l’humanité. Le temps est venu d’en finir avec la position hégémonique de l’Occident et son inébranlable certitude à l’égard de sa supériorité civilisationnelle[1].

 


[1] Voir J.-C. Ravet, « La renaissance des cultures du monde. Entrevue avec Enrique Dussel », Relations, no 770, février 2014.