Secteur Revue Relations

DOSSIER : Violences : Entendre le cri des femmes

Violences – Entendre le cri des femmes

Par : Catherine Caron

« Tu es une fillette effrayée
Il ne parle pas ta langue
Tu es là où tu te perds
Tes aux secours s’enfuient vers le vent du Nord inquiet
Tu pries pour être entendue
Mais ton cri reste silencieux
Ton âme retourne vers les tiens »

Joséphine Bacon, hommage aux femmes autochtones disparues ou assassinées publié dans Un thé dans la toundra

Nous connaissons tous et toutes une femme qui a été violentée par un homme. Notre petite société québécoise connaît la réalité des féminicides – le meurtre misogyne de femmes parce qu’elles sont des femmes –, que l’on pense à la tuerie de l’École polytechnique à Montréal en décembre 1989 ou aux disparitions et assassinats de femmes autochtones à travers le Canada. Ces faits extrêmement troublants ébranlent nos beaux idéaux et nos certitudes. Qu’une telle violence se manifeste à chaque bout du spectre social – celui des privilégiés, ces étudiantes en génie de l’Université de Montréal promises à un bel avenir, et celui des femmes les plus « invisibilisées » et dévalorisées – nous confronte à la complexité du phénomène des violences faites aux femmes au Québec. Notre regard s’y limitera dans ce dossier, tout en faisant écho à des situations vécues par les femmes à travers le monde.
 
Qui n’a pas dans son entourage une collègue, une amie ou une amoureuse qui a déjà été agressée, battue ou violée, voire assassinée par un homme, comme l’a été ma propre cousine, à 20 ans ? Depuis le mouvement « Agression non dénoncée », nous connaissons encore plus de ces histoires révoltantes, trop longtemps restées dans l’ombre des confidences de filles et des secrets inavouables de famille. Car des seuils de tolérance ont été franchis, des silences se sont brisés, des voix se sont élevées dans un grand cri collectif, forçant la société à écouter. Et clairement nous avons encore du chemin à faire pour entendre. Pour que la parole des femmes victimes de violences de la part d’hommes soit enfin respectée et prise au sérieux. Pour que cesse cette propension quasi universelle à transformer la victime en coupable – les cas d’Alice Paquet et des femmes autochtones de Val-d’Or, parmi d’autres, étant éloquents à cet égard.
 
Ce type d’électrochoc, la société québécoise en a vécu un similaire dans les années 1970, au moment où un ras-le-bol des femmes victimes de violence conjugale s’est exprimé et a conduit à la création des premières maisons d’hébergement. Une vingtaine d’années plus tard, dans un dossier intitulé « La violence faite aux femmes. Un héritage à refuser » (no 608, mars 1995), Relations y revenait en analysant les causes structurelles du phénomène et les avancées réalisées pour le combattre. Que s’est-il passé depuis ? Certes, nos normes sociales ont continué d’évoluer, rapprochant les hommes et les femmes à plusieurs égards et faisant en sorte que des situations d’abus et de violence auparavant tolérées sont aujourd’hui condamnées. Mais bien des violences persistent et des solutions prônées depuis des années restent scandaleusement inappliquées.
 
On n’en sort pas, ce sont les personnes les plus vulnérables et fragilisées (par la misère économique, l’appartenance à une minorité, la maltraitance et les agressions subies dans l’enfance, etc.) qui sont les premières cibles d’hommes en position de force. Ceux-ci abusent d’un pouvoir produit par différents systèmes qui se consolident entre eux et qu’il nous faut transformer et dépasser : le patriarcat, le colonialisme, le racisme, le sexisme, le capitalisme et le néolibéralisme. Une société qui veut mettre fin à ces violences doit y faire face, faire évoluer les mentalités et réaliser, entre autres, l’égalité de fait entre les hommes et les femmes. Cela passe par l’accès pour toutes à un statut décent, à de bons revenus (d’emploi, de retraite), à des congés parentaux ainsi qu’à des logements et des services de garde abordables, des services publics de qualité, etc. En négligeant cette exigence fondamentale par l’imposition de mesures d’austérité qui affaiblissent un grand nombre d’outils collectifs et pénalisent plus spécifiquement les femmes – comme l’ont démontré l’R des centres de femmes et l’IRIS –, le gouvernement québécois nourrit lui-même une violence qu’il prétend combattre.
 
Agir contre les violences faites aux femmes impose aussi de rompre avec les valeurs néolibérales de compétition, de performance et d’utilitarisme de notre société, où la prise de risque et la transgression des limites sont valorisées (pensons à la drogue du viol, à la porno accessible en un clic, à l’hypersexualisation, etc.). Une certaine impunité s’y trouve aussi normalisée à l’ère de la mondialisation capitaliste qui a provoqué l’essor des foyers de violence que sont les industries de la traite humaine, de la pornographie et de la prostitution, entre autres. Or, quand la marchandisation est l’une des tendances cardinales de notre société, organisant la mise en vulnérabilité d’êtres humains voulus utilisables, consommables et jetables, ne nous retrouvons-nous pas toutes et tous dans un processus déshumanisant aux effets insoupçonnés, qui se répercutent jusque dans nos universités, nos milieux de travail et notre classe politique ?
 
Poser ces questions signifie aussi réfléchir à ce qui, chez certains hommes, est source de souffrance et se trouve broyé dans ce monde de gagnants et de perdants qui désagrège les solidarités. Car « si le vaincu souffre de ses insuffisances, le vainqueur a tendance à faire souffrir les autres comme autant d’objets sur lesquels il assure son emprise[1]. » Tous deux, vaincu et vainqueur, sont susceptibles de transformer en violence l’un sa détresse, l’autre son instinct de domination – Donald Trump en est un exemple dont il nous faudra, aussi, contrer l’affligeante influence dans les années à venir.

 

 


[1] Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte/Poche, 2009, p. 451.