Secteur Revue Relations

DOSSIER : Des voies pour réinventer l'économie

Vers un post-capitalisme

Par : Éric Pineault

 L’auteur est professeur au Département de sociologie de l’UQAM

Sortir du capitalisme passe nécessairement par la réduction de l’emprise de l’économie et de sa logique marchande sur l’ensemble de la vie sociale.

Le point de départ du discours de légitimation du capitalisme, comme de nombreux critiques nous le rappellent (voir en particulier les travaux de Serge Latouche), a toujours été de naturaliser le rapport économique au monde établi par le capitalisme, comme si celui-ci était inhérent à l’existence même de la société. Tout le travail idéologique de l’économie politique et de la science économique actuelle est de démontrer que l’organisation de la production, de l’échange et de la consommation sur la base du libre-marché et de la propriété privée demeure la forme la plus rationnelle et efficiente de cette dimension de notre existence sociale.

Penser et agir pour une alternative économique au capitalisme supposent donc de battre en brèche cette équivalence entre économie et capitalisme qui plane aujourd’hui comme une fatalité. Comme le soutient Karl Polanyi, l’activité économique est celle par laquelle une société pourvoit à ses besoins essentiels en produisant et distribuant des richesses. Le socialisme a traditionnellement défini l’économie en ce sens, à savoir en termes de rapport de subsistance entre la société et la nature. Les critiques socialistes du capitalisme voyaient en celui-ci un mode injuste d’organisation de la production et de l’échange dans la mesure où ce mode d’organisation était assujetti au libre-marché et à la propriété privée. Mais la plupart de ces critiques ne remettaient pas en question le productivisme économique, ni l’adhésion au paradigme de la croissance et de l’accumulation du capital. Le socialisme devait être un prolongement rationnel et juste du processus d’accumulation capitaliste, et rares furent ceux qui pensaient les choses autrement.

En effet, la réponse concrète du socialisme a pris la forme d’une politique de socialisation de l’accumulation, du marché et de la propriété privée. Dans sa variante sociale-démocrate, la socialisation renvoyait à l’encadrement et à la régulation publique des institutions économiques ainsi qu’à la création d’une sphère de production et d’échange hors du marché en étatisant partiellement l’économie. À la valeur d’échange fut ainsi superposée une valeur sociale et politique dans le mécanisme de formation des prix, que ce soit par une loi sur le salaire minimum, une politique de tarification de l’électricité résidentielle, ou des politiques de gestion de l’offre en agriculture et de régulation des prix de certains produits de subsistance. Cette nouvelle valeur centrale était l’expression d’une « économie morale », formulée à partir de l’expérience de la classe ouvrière, dont les principes étaient la recherche de dignité, de justice et de bien-être dans son mode de consommation et dans son expérience des rapports de production.

Déconstruire et circonscrire l’économique

Le point de départ vers un post-capitalisme serait, d’un côté, de réduire l’emprise de l’économie et de la logique marchande sur le plus grand nombre de domaines de la vie sociale – ce qui caractérise le capitalisme – et, de l’autre, de permettre la réintégration des activités économiques dans le flux des activités du quotidien et de l’« ordinaire ». La réaction progressiste à cette emprise a toujours été de poursuivre cette prise en charge formelle de la société par l’économie par d’autres moyens tels que la socialisation et l’étatisation de l’économie. Il faudrait plutôt développer une capacité de résister, voire d’inverser cette logique marchande en soutenant des processus de valorisation non économique de l’activité sociale telles la réduction du temps de travail et de la consommation, la revalorisation de pratiques productives vernaculaires comme l’agriculture urbaine, la construction et la rénovation d’habitations et, plus généralement, la valorisation de l’ensemble des activités que nos aïeux associaient à « l’ordinaire ».

Sortir du capitalisme signifie également penser au-delà de la séparation et de la fixation des rôles sociaux des individus en producteurs et en consommateurs. Ce clivage, qui remonte à la formation d’une classe ouvrière contrainte de recourir au marché pour produire (travailler) et subsister (consommer) a marqué profondément, au XXe siècle, la formation de la classe plus large de travailleurs – des salariés contraints à la surconsommation. Les initiatives personnelles et éthiques, comme la consommation responsable, ainsi que les systèmes qui déconstruisent la barrière marchande entre production et consommation, tels que l’agriculture soutenue par la communauté, sont des illustrations concrètes de ce qu’implique une politique plus radicale de socialisation de l’économie. Un véritable post-capitalisme doit sortir du réductionnisme économique.

Les clivages à défaire sont multiples, quelques-uns remontant au passé lointain de l’imaginaire socialiste et communiste tels que la séparation entre ville et campagne ainsi que celle, plus générale, entre nature et culture. Il s’agit ainsi de repenser la manière d’habiter le territoire urbain et rural en lien avec la production, à l’encontre de la tendance à l’étalement périurbain. Il s’agit aussi d’entamer un retour à des pratiques économiques locales et, plus globalement, de dépasser le clivage entre économie et écologie, en reconnaissant que l’oikos (« maisonnée », en grec) inclut autant le vivant, la nature que la société. Encore une fois, des pratiques qui relèvent de cette logique existent de manière marginale dans plusieurs secteurs d’activité, par exemple, dans le monde anglo-saxon, sous la forme du mouvement de la « permaculture ».

Si le socialisme et le communisme modernes ont eu comme fondement politique l’« économie morale » de la classe ouvrière, le point de départ contemporain d’une politique pour un post-capitalisme doit avoir comme fondement une « écologie morale ». Celle-ci puise ses principes non seulement dans les valeurs socialistes, mais aussi dans les expériences écologiques et de résistance au capitalisme corporatif, en rupture radicale avec sa logique d’accumulation.

Il faut ensuite reconnaître l’existence actuelle d’espaces de pratiques économiques « socialisées » non capitalistes qui sont un héritage des politiques social-démocrates et de l’effort de construction de l’État providence au XXe siècle. Au Québec, notre infrastructure hydroélectrique, nos services publics, nos institutions d’enseignement, nos systèmes de transport collectif, notre tissu d’organismes communautaires, certaines entreprises publiques et même des pans du mouvement coopératif relèvent tous de ce processus de socialisation. Or, actuellement, malgré leur caractère public ou social, ces espaces économiques ont ceci de particulier qu’ils participent de la triple logique productiviste, travailliste et consumériste du capitalisme actuel. De plus, le tournant néolibéral a pour effet de radicaliser l’emprise de ces logiques sur ces espaces et ces structures, comme en témoigne l’évolution de la gestion des sociétés d’État au Québec. Une alternative économique devrait plutôt chercher à mobiliser ces espaces et ces sociétés en vue de circonscrire l’économique en lui imposant un registre de valeurs qui relèvent d’une écologie morale. Cela pourrait, par exemple, orienter tout le débat entourant la politique énergétique québécoise.

Circonscrire l’économique signifie finalement reposer la question de la socialisation plus radicale du capital en fonction de cette écologie morale. Traditionnellement, les solutions de rechange à l’économie capitaliste ont pris la forme d’alternatives sociales au marché et à la propriété privée, choisies en fonction de leur aptitude à entretenir un système productif qui visait l’accumulation. Cela allait du marché administré à la planification participative ou centralisée par l’État, ou encore de la petite propriété individuelle et limitée à la coopérative ou à la propriété de l’État. Il s’agit aujourd’hui de repenser ces formes sociales à partir d’une exigence de décroissance, d’ancrage local de la production et de contrôle démocratique des entreprises, sans pour autant renoncer, bien entendu, à notre capacité comme société de se doter d’organisations collectives.