Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

Une fenêtre sur l’espérance

Par : Amélie Descheneau-Guay

L’auteure est secrétaire de rédaction de Relations

"Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,
Qui la tiennent par la main,
La petite espérance.
S’avance."

Charles Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu, 1912.

Nous nous indignons parce que nous sommes épris de justice, avec le désir profond qu’elle advienne. Au nom de l’humanité en l’être humain. Lorsque celle-ci est dégradée, asservie, abandonnée, méprisée, lorsque nous faisons face à une situation d’injustice dans laquelle l’autre se trouve plongé, sans pour autant qu’il soit nécessaire d’avoir fait l’expérience d’une relation avec lui, nous sentons viscéralement son humanité bafouée, dans une solidarité de l’être au monde. Il s’agit bien d’un autre, de tout autre. Pas de celui que nous connaissons, mais précisément de n’importe quel autre, avec qui nous partageons une condition antérieure à toute expérience. Une condition humaine, justement. L’indignation est donc l’expression de la présence depuis toujours – bien avant nous – d’un autre en nous. « Je me révolte, donc nous sommes », disait Albert Camus (L’Homme révolté, Gallimard, 1985), qui cherchait à rendre manifeste cette solidarité invisible entre les êtres, qui pousse à dénoncer les situations injustes. Cette solidarité est le ressort même du rapport à l’autre, le ciment symbolique de la nature humaine.

Si l’indignation est conscience de notre coappartenance à l’humanité, elle est aussi reconnaissance du caractère sacré de ce monde qui nous a permis d’être. Et reconnaissance de nos responsabilités envers lui. Je m’indigne, par exemple, devant le constat implacable qu’il faille changer notre manière de vivre, de notre fuite devant cette exigence. Nous la remettons à plus tard, déniant du même coup la justice pour ceux qui en souffrent et ceux qui viendront. La destruction sans précédent de la diversité des formes qu’a prises la vie (autant naturelle que symbolique) me scandalise, mais que ce pillage soit devenu conscient, que nous nous délestions de nos responsabilités m’indigne davantage. Ce décalage sans cesse croissant entre ce qui est et ce qui devrait être, cette absence d’homonoia commune, cette alarme qui ne cesse de sonner et dont on feint de ne pas écouter les sommations, ce son de cloche qui nous rappelle que l’ordre millénaire de la vie est menacé et qui devient bruit sourd et lointain : tout cela m’indigne au plus haut point. Tout comme d’apprendre, par exemple, que 64 % de la population américaine refuse d’établir un lien entre le réchauffement climatique et les actions humaines, et que ce pourcentage grimpe à 77 % chez certains chrétiens protestants évangéliques. Ou d’entendre des responsables politiques conservateurs, qui se réclament de la chrétienté, s’opposer à la limitation des émissions de gaz à effet de serre. Quel horizon se profile alors devant notre indignation, quel « sens » opposer à ce cynisme et à cette incohérence de ceux qui disent croire en la Création ? Comment vivre malgré cette rupture entre ce que nous faisons et ce que nous savons? 

Dans Le porche du mystère de la deuxième vertu (1912), Charles Péguy nous dit que la vertu qui parvient envers et contre tous à étonner Dieu, c’est l’espérance, cette « petite fille qui n’a l’air de rien du tout », mais qui « entraîne tout » puisqu’elle « aime ce qui sera ». S’indigner et espérer surgissent du même fond de l’existence humaine; on s’indigne en reconnaissant que l’avenir est possible, que l’inauguration de quelque chose de nouveau qui incarne notre désir de justice et notre refus de la fatalité peut devenir. Un « non » à une condition intenable implique un « oui » à l’horizon d’un dépassement de cette condition. Espérer contre le sentiment d’impuissance, contre le non-lendemain, le non-lieu du monde. Espérer pour nous contraindre à nous dépasser, à reprendre le collier qui nous a été légué, contre la fatalité d’une condition. Si l’espérance est une responsabilité envers notre monde et nos contemporains, elle est aussi un engagement envers les générations qui nous ont précédés et celles qui nous suivront. Pour reprendre les termes du poème de Péguy, avoir la foi est facile, mais espérer est exigeant. S’indigner du pire de l’être humain, tout en croyant qu’il est capable du meilleur, relève d’un acte de courage quotidien.