Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

Un signe d’humanité

Par : Brigitte Haentjens

« Je n’ai la force de rien faire. Je veux juste rester immobile. Je ne veux voir personne. Je ne veux rien sentir. Je veux rester ici et attendre d’avoir une raison de me lever et d’ouvrir les portes. […] Je m’enfuis vers un équilibre fragile où je n’ai besoin ni de penser ni de sentir. […] On ne peut rien forcer. Je ne peux pas simplement attendre qu’un nouveau langage me tombe dessus. Mais je ne peux pas prendre un autre chemin. J’ai quitté tout le reste. Il y a longtemps. »

Lars Norén, Journal intime d’un auteur

Depuis plusieurs jours, je suis immobilisée devant la feuille dite blanche, essayant de trouver matière sur laquelle écrire ce nouveau billet. Jean-Claude Ravet, le rédacteur en chef de Relations, croit m’encourager en me disant : « c’est un numéro spécial sur l’indignation, pourquoi ne pas écrire sur ce sujet? » Mais j’ai l’impression de n’avoir écrit que sur ça, dans ce carnet. 

En pleine panne sèche, je tombe sur cet extrait du journal intime de Lars Norén, célèbre écrivain de théâtre suédois. Je travaille actuellement sa pièce Le 20 novembre, inspirée du journal d’un jeune Allemand auteur d’une tuerie dans une école. Son état d’âme qu’il décrit, au cours d’un des moments douloureux de sa vie où l’écriture lui a fait défaut et où il parvenait difficilement à travailler, à fonctionner, me bouleverse. 

Ce que révèlent ces quelques phrases de Lars Norén, c’est un état de solitude, de dépression, d’immobilité, d’attente. Il y a une souffrance dans ce vide, un désert que rien ne vient visiter, aucun langage, aucune personne. Il y a aussi le constat qu’on ne peut rien brusquer en création, on ne peut que patienter. Mais cette stagnation apparente n’est pas source de bonheur. 

C’est un état que connaissent beaucoup d’écrivains et de peintres. Je ne sais pas si la dépression appartient à l’écriture ou l’inverse. Si elle fait partie du processus artistique, du moins celui qui nécessite la solitude, la résignation, la patience pour que quelque chose surgisse. Une forme, une couleur, un personnage, une histoire. N’importe quoi sauf le néant.

Cette douleur, de par sa nature, me semble en tout cas terriblement éloignée de la fébrilité artificielle à laquelle on assiste sur les réseaux sociaux d’Internet, Facebook, par exemple. Nous sommes dans l’ère du divertissement obligé, cela s’exprime au niveau global comme au niveau intime. Nous nous agitons comme des hamsters en cage sur leur roue, commentant telle ou telle photo, tel ou tel film, telle ou telle nouvelle. Nous empruntons des trajets tout balisés. Nous dépensons notre énergie dans le commentaire et le commentaire du commentaire. Nous nous abreuvons du vide et le commentons jusqu’à plus soif. 

J’ai parfois le sentiment de faire de la figuration dans une gigantesque téléréalité où le réel serait soigneusement mis en scène. Peut-être que nous sommes pris dans le « story telling » de nos vies. Peut-être que la fabulation et le commérage, relayés par les médias, sont en train d’édifier une sorte de bulle gigantesque qui plane au-dessus de nos têtes, nous captive et à laquelle nous sommes attachés par des fils d’ordinateur. C’est peut-être cela la fameuse toile. Que cela nous donne le sentiment d’exister, d’être en relation, en lien avec la multitude et surtout d’être occupés est indéniable. Les nouveaux instruments de communication servent peut-être essentiellement à cela, élaborer des stratégies d’évitement pour contrer la peur du vide, le sentiment de disparaître. 

L’agitation qui nous habite tandis que nous consultons fébrilement notre page Facebook peut éventuellement devenir aussi compulsive que nos tendances à consommer, à boire, à manger. Qu’à cela ne tienne! Dans cette atmosphère de « totalitarisme fun » où nous sommes englués, l’assouvissement de pulsions semble la règle. Nous sommes isolés dans des chambres de consommation solitaire, à l’intérieur desquelles, comme dans des cabines de peep-shows, nous sommes protégés par des miroirs sans tain.

Et tandis que nous nous occupons à nous remplir, nous ne sommes pas touchés par le désespoir. Je ne dis pas que le désespoir soit un objectif à atteindre. Mais du moins est-il un signe que l’état du monde nous affecte, que nous y sommes perméables. Et qu’il reste en nous un peu d’humanité.