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Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec – Frédéric Parent

Par : Pierre J. Hamel

Frédéric Parent est trop jeune pour avoir appris qu’il y a des choses qui ne se peuvent pas. Comme il ne le savait pas, il a cru que certaines choses étaient possibles et il a travaillé fort pour tenter de comprendre un mystère qui, par définition, est une vérité révélée qu’il faut croire même si on ne pourra pas la comprendre.
 
Voici donc qu’il s’est mis en frais de comprendre le fameux « mystère de Québec », en recourant à une stratégie rarement utilisée de nos jours : l’approche ethnographique. Il a entrepris de potasser (compulsivement, on l’imagine) tout ce qui a pu s’écrire sur le village sur lequel il a jeté son dévolu – des monographies aux biographies en passant par les recensements –, mais surtout, il a pris du temps pour se mettre à l’écoute. Il a donc entrepris de sonder « les cœurs et les reins » : Quel est votre travail ? Quels ont été vos emplois antérieurs ? Lequel était le plus facile ? Le plus difficile ? Avez-vous de la famille au village ? Des amis ? À qui demandez-vous le plus souvent de l’aide ? Avez-vous un politicien préféré ? Êtes-vous croyant ? Et ainsi de suite. Il s’agissait de chercher à vraiment comprendre, au sens premier d’« embrasser dans un ensemble ».
 
Parent a rebaptisé son village du nom de Lancaster – un nom qu’auraient pu lui donner les Loyalistes –, pour effacer ses traces et préserver le relatif anonymat de ses informateurs, dont certains pourraient se faire pendre par leurs voisins tellement ils ont été bavards. De même, les noms du canton, des villages et des villes voisines ou de la MRC ont été (légèrement) maquillés : rien ne permet ainsi une identification accidentelle ou trop facile, mais rien n’est difficilement retraçable avec un peu de motivation. C’est d’ailleurs amusant de suivre le jeu de piste pour aboutir à la réponse.
 
Ce village de la région de Québec n’est pas sur le bord du fleuve. Il n’a été « ouvert à la colonisation » qu’après l’échec de la rébellion des Patriotes et il a même été d’abord peuplé d’une majorité d’anglophones, dont les descendants ont (presque tous) quitté la région au début du XXe siècle. Parent met en lumière le contrôle qu’exerce sur le conseil municipal la « population souche », ceux et celles dont les ancêtres s’étaient établis sur le territoire avant la constitution officielle de la paroisse, en 1875. Plus globalement, il décrit comment les réseaux familiaux structurent la vie de Lancaster. Ainsi, le conservatisme ambiant et le fameux mystère de Québec ne seraient qu’une forme de rejet de l’État moderne et des interventions extérieures de toutes sortes qui menacent un milieu tricoté serré. L’auteur ne m’a pas convaincu sur ce point, mais ce n’est pas important : le dévoilement de ce mystère, en fait, n’est vraiment pas au centre de l’ouvrage. L’essentiel est ailleurs, dans ce lent et minutieux dévoilement (d’une partie) des relations sociales.
 
Ce livre fait penser à La fin du village. Une histoire française de Jean-Pierre Le Goff (Gallimard, 2012). Le Goff n’est pas un ethnographe patenté mais un (vieux) sociologue du travail qui a passé tous ses étés dans le même village provençal, puis des séjours plus longs. Il y décrit l’envahissement progressif de ce village traditionnel devenu en quelque sorte une banlieue éloignée d’Aix-en-Provence. Lancaster n’est pas dans l’orbite d’une grande ville et son destin est tout autre. En outre, Le Goff a beaucoup plus d’expérience comme chercheur que Parent et une plus grande maîtrise de son écriture ; mais il ne pratique pas le même métier et son analyse, captivante au demeurant, en reste à un niveau assez superficiel finalement, lorsqu’on la compare au livre de Parent qui mérite vraiment le détour.

Frédéric Parent
Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec préface de Marcel Fournier, Québec, PUL, 2015, 294 p.