Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Un monde pluriel. Mon apprentissage d’historien des religions – Michel Despland

Par : André Beauchamp

Une vie qui donne à penser

Michel Despland nous propose en quelque sorte une autobiographie intellectuelle : le cheminement de pensée d’un enfant suisse du canton de Vaud devenu pasteur, puis théologien, et enfin historien des religions. Ce genre littéraire est un art fascinant et difficile, naviguant entre la confidence intimiste, l’introspection et le jugement sur les autres ou la société. Immigré à Montréal en 1965, Despland enseigne à l’Université Sir-George-Williams, qui se fondra par la suite à l’Université Concordia. Il a produit, au long d’une riche carrière, une œuvre intellectuelle d’envergure en tant qu’historien des religions et, pourrait-on dire, de prospecteur des voies de rencontres entre religions et sociétés.
 
Ce livre ne se résume pas facilement. Il est fait de 48 courts chapitres relatant souvent des rencontres et expériences personnelles de l’enfance à aujourd’hui ainsi que des récits de voyage fort nombreux. L’ensemble donne un portrait impressionniste dont le vrai propos n’est pas simplement autobiographique mais offre une réflexion sur les centres d’intérêt de l’auteur. C’est un patchwork, certes inégal, mais toujours intéressant. L’auteur fait de la mise en scène et de la mise en récit, comme si chaque expérience devenait leçon de choses. Cela fait penser, en moins systématique, au Tour du monde d’un écologiste du biologiste Jean-Marie Pelt.
 
L’ensemble de l’ouvrage est charmant, vif, suggestif. L’amour de l’auteur pour le Québec est évident, celui des années 1960 et de la Révolution tranquille, mais aussi celui du printemps étudiant de 2012. Il a beaucoup d’admiration pour l’Amérique du Sud, surtout le Brésil, et la façon dont le christianisme s’y est inculturé. J’ai beaucoup apprécié une courte réflexion sur l’égalité et sur ce qu’il appelle les « relations asymétriques ou inégales » (p. 237-239). De même pour « la sortie de la religion et politisation de la religion » (p. 243-251). « Ce que l’on voit apparaître ici et là de nos jours, ce n’est pas un retour du religieux, mais sa mutation. Ce qui semble venir n’est pas ce qui fut perdu. La nouvelle religion sans culture peut paraître universelle parce qu’elle est culturellement neutre. Et peu impliquée dans la lourde pâte du quotidien économique et social » (p. 251). On trouvera de même une section très ferme sur la question palestinienne : « Il faudrait un miracle pour rompre la spirale fatale entre la sécurité des uns, si rationnellement organisée (mais économiquement si coûteuse), et le dénuement désespéré et désespérant des autres » (p. 275). On trouve également un beau coup de chapeau au pape François.
 
Despland a ses auteurs fétiches – surtout Rousseau, Augustin, Kant, Locke, Hume – et sa culture est immense (philosophie, littérature, sciences sociales, etc.). À cet égard, on aurait apprécié quelques notes en bas de page – il n’y en a aucune –, indiquant des références.
 
Tout compte fait, voilà un livre magnifique qui donne à penser, facile à lire malgré le caractère aride de certains thèmes. Au carrefour de nos débats sur la laïcité, la pensée de Despland mérite d’être connue et discutée.
 
Michel Despland
Un monde pluriel. Mon apprentissage d’historien des religions
Montréal, Liber, 2015, 306 p.