Secteur Revue Relations

DOSSIER : Justice alternative : quand punir ne suffit pas

Un monde arrive à sa fin

Par : Jean-Claude Ravet

Une importante étude scientifique[1] nous alertait récemment du déclin rapide de plus de 40 % des espèces d’insectes à l’échelle mondiale depuis une décennie. Au rythme actuel, les insectes disparaîtraient d’ici un siècle, ce qui aurait des conséquences catastrophiques sur l’équilibre des écosystèmes naturels, la fertilité des sols, la pollinisation, l’alimentation de nombreuses espèces insectivores – et donc sur la vie humaine. Si l’urbanisation croissante et le réchauffement climatique expliquent en partie ce déclin, la principale cause, selon les chercheurs, réside dans l’agriculture intensive qui nécessite de grandes quantités de pesticides et entraîne la destruction de l’habitat des insectes. Cette étude s’ajoute ainsi à d’autres tout aussi préoccupantes : les unes portant sur le déclin de la biodiversité terrestre et aquatique – comparable à une des grandes extinctions de masse de l’histoire terrestre –, les autres alertant sur la pollution de l’air, de l’eau douce et des mers, la raréfaction des ressources naturelles, la déforestation, l’érosion des sols, etc.

Pendant ce temps, nos gouvernements tergiversent quant aux mesures à prendre : le gouvernement Trudeau répète que l’écologie est sa priorité tout en agissant en sens contraire, et celui de François Legault se démarque par son indifférence crasse face à la question. Soulignons deux faits récents et scandaleux : l’autorisation donnée par Santé Canada, sur la base d’analyses trafiquées par Monsanto, de continuer d’utiliser le glyphosate, composante d’un pesticide extrêmement dangereuse pour la santé et nuisible pour l’environnement ; et le congédiement, par le ministère de l’Agriculture du Québec, d’un agronome qui dénonçait l’ingérence du secteur privé dans la recherche publique sur les pesticides.

Devant l’état de dégradation de la planète et l’inaction criminelle des gouvernements, on se réjouit de voir se multiplier les initiatives citoyennes qui, après pétitions et manifestations, accentuent désormais la pression par l’organisation d’une grève générale pour la planète (voir p. 6) et des actes de désobéissance civile à travers le monde. Pour sortir de l’impasse tant civilisationnelle qu’écologique vers laquelle nous filons à vive allure, on ne peut qu’appeler de nos vœux un vaste mouvement politique, à l’image de l’Internationale socialiste à une autre époque, qui fasse front contre le système global responsable de cette crise. Un mouvement capable de faire mentir la boutade du philosophe Fredric Jameson, qui traduit malheureusement la vérité tragique de notre temps : « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. »

Dans cette perspective, on ne peut plus continuer à focaliser le débat écologique sur les seuls changements climatiques, même si leurs effets immédiats de plus en plus ressentis et spectaculaires jouent un rôle mobilisateur indéniable pour éveiller les consciences face à l’urgence de la situation. En rester là empêche cependant de pointer du doigt la dimension sociétale et structurelle fondamentale du problème, les facteurs déterminants de la crise sans précédent que nous vivons : le productivisme, l’extractivisme, la marchandisation des êtres et des choses, l’individualisme exacerbé et la surconsommation propres au capitalisme fondé sur la croissance infinie et le profit à tout prix.

Le péril lié à notre époque est en effet le fruit de cette manière mortifère de se rapporter au monde comme s’il n’était qu’un stock de ressources à notre disposition. Notre manière de vivre est indissociable d’un système économique, d’une classe sociale richissime et d’une idéologie portée depuis les débuts de la modernité occidentale par un fantasme de puissance et de mainmise qui, s’il a longtemps fait rêver, se révèle aujourd’hui un véritable cauchemar.

Isoler l’écologie des enjeux politiques, sociaux, économiques, éthiques et même spirituels, ne peut que conduire vers une régulation technoscientifique de la société, adaptée au « capitalisme vert ». Prétendant veiller à l’équilibre écosystémique de la Terre tout en faisant de la crise une occasion d’affaire, celui-ci continuera à détruire la nature et à nous rendre toujours plus étrangers au monde – dématérialisé, quadrillé, surveillé, modulé, contrôlé, marchandisé et databasé.

Écoutons plutôt ces nouvelles voix qui s’élèvent et qui nous invitent à entrer dans un rapport harmonieux et bienveillant avec la nature dont nous faisons partie. Nature dont il faut prendre soin comme de nous-mêmes, en tant qu’êtres aussi sensibles que rationnels. Pour traduire concrètement et de manière conséquente les études alarmantes sur l’état de la planète, saurons-nous tourner le dos à la surexploitation des ressources, à la surconsommation, à la destruction des habitats naturels et à la prétention d’être maîtres et possesseurs de la nature ? La Semaine de la Terre, du 22 au 27 avril, sera une occasion de le dire publiquement.

 

[1] F. Sánchez-Bayo et K. Wyckhuys, « Worldwide decline of the entomofauna : A review of its drivers », Biological Conservation, vol. 232, avril 2019.