Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'empire de l'automobile

Un frein à la vitesse

Par : Paul Ariès

L’auteur est professeur de sciences politiques et porte-parole du Mouvement pour la décroissance équitable

Dans la foulée du Slow Food, en réaction contre le fast food, est né, en Italie, le réseau des Slow Cities qui propose une autre conception de la ville et du vivre-ensemble. L’automobile, symbole de vitesse et de consommation énergétique sans limite, n’y a pas droit de cité.

Faut-il rendre les rues piétonnes et ne concéder que quelques pistes aux derniers automobilistes? Faut-il limiter l’éclairage public pour faire respecter le droit à l’obscurité? Ces questions très sérieuses sont posées par le réseau des Slow Cities (villes lentes), né en 1999, en Italie, dans la mouvance de l’organisation Slow Food, fondée en 1986 par Carlo Pedrini pour dénoncer la construction d’un McDo sur une place historique de Rome.

Le questionnement sur les conditions d’une table qui humanise l’être humain ne pouvait que déboucher sur une réflexion à l’égard de la façon dont notre société moderne perçoit son rapport au temps et à l’espace. Cet éloge de la lenteur ne pouvait que déborder sur le domaine gastronomique pour toucher l’ensemble de nos lieux de vie. La charte du mouvement Slow Cities dénonce l’homogénéisation des modes de vie et rend le culte moderne de la vitesse responsable de notre assujettissement physique et moral.

Le but des quatre premières villes italiennes (Onvieto, Braga, Grève in Chianti, Positano) engagées dans ce mouvement de résistance à la globalisation est de maintenir leur identité pour inventer un autre futur. Le mouvement s’est ensuite étoffé et internationalisé jusqu’à devenir ce réseau international de Slow Cities coordonné, depuis 1999, par Paolo Saturnini, le maire de Grève. Il compte aujourd’hui une centaine de villes dans le monde dont une quarantaine en Italie.

Pourquoi ce combat?

La tentation était grande, dès lors que le mouvement Slow Food était né en réaction au développement des fast food, de faire de la lenteur le fondement du combat. Était-il pour autant légitime de faire du rapport au temps l’origine principale des crises de notre civilisation? La perception du temps est structurante car elle donne la forme dans laquelle se coulent les activités (dés)humanisantes. Les sociétés se caractérisent toujours par des conceptions différentes du temps mais, contrairement aux autres civilisations, la nôtre a été marquée par une rupture avec les conceptions qualitatives du temps. Nous ne pourrions donc entrer dans le changement que si nous nous glissons d’abord dans une autre temporalité.

Si l’enjeu du mouvement Slow Cities est bien que chacun – individu ou collectivité – puisse retrouver la maîtrise de ses usages, alors le préalable est la maîtrise de son temps. Il s’agit d’opposer à chacune des caractéristiques de la temporalité moderne d’autres perceptions et manières de vivre : temps longs contre temps courts, temps lents contre temps rapides, temps collectifs contre temps individuels, temps qualitatifs contre temps quantitatifs, temps de la nature contre temps mécanique, temps politique contre temps économique, temps poétique, créatif contre temps de la consommation-destruction, etc.

Le changement est systématiquement pensé en termes d’opposition entre des temps pluriels et un temps unique. Il faut ainsi accepter la temporalité différente des âges de la vie plutôt que de vouloir rabattre l’enfant comme le vieillard sur une conception linéaire du temps. L’enfant n’est pas un adulte en miniature mais un être en construction qui a besoin de son propre temps, qui a besoin déjà de s’ennuyer (de se re-poser).

Puisque la crise de notre temporalité est aussi celle du temps naturel incapable de faire valoir ses droits face au temps mécanique, alors il faut réaffirmer l’importance des rythmes naturels : saisonniers, diurnes et nocturnes. Le réseau Slow Cities remet en cause toutes les prothèses technologiques qui ont servi à la dénaturation du temps : usage excessif de l’éclairage public, climatiseurs, etc. L’affirmation du droit à la nuit (ou au silence) est inséparable du retour à une véritable densité du temps. Face au temps moderne qui devient toujours plus uniforme, et donc strictement quantitatif, il faut opposer d’autres temporalités de nature qualitative. Les temps de l’humain ne sont pas ceux du chronomètre. Il faut réapprendre à prendre et à perdre son temps.

Des villes enracinées

L’objectif de Slow Cities est de combattre l’ubiquité dans ses deux dimensions : être, en même temps, ici et ailleurs. L’abomination absolue pour ces militants sont ces lieux modernes « hors sol » que sont les grands aéroports internationaux ou ces magasins entrepôts, tous sur le même modèle, qui défigurent les banlieues. Une ville lente refuse le « hors-sol » comme le « hors-temps ». Une stratégie de relocalisation des échanges et des consciences est inséparable de l’éloge de la lenteur comme une réaffirmation du local. La modernité, en produisant l’homme sans qualité, joue la stratégie de la mondialisation de l’espace et du temps. Mondialisation des échanges commerciaux, développement des transports et mondialisation du temps vont de pair, comme le montrent les cotations boursières et les horloges internationales des palaces. Les villes lentes, parce qu’elles n’ont de cesse d’articuler ces stratégies de relocalisation et de retemporalisation, tendent à redonner de la qualité de vie, c’est-à-dire à enfanter un humain plus humain puisque plus autonome, parce que seul capable de s’autolimiter.

Villes ouvertes ou villes encloses?

Le réseau Slow Cities a adopté un manifeste qui comprend 70 recommandations et obligations : mise en valeur du patrimoine bâti existant plutôt que construction de nouveaux bâtiments; volonté de réduire fortement les consommations énergétiques; promotion des technologies « vertes » pour assurer les besoins énergétiques indispensables; diminution des déchets et développement de programmes de recyclage; multiplication des zones piétonnes avec le souci de ne pas en faire des lieux voués au seul commerce; développement des commerces de proximité avec interdiction progressive des grands centres commerciaux; priorité aux infrastructures collectives avec des équipements adaptés aux handicapés et aux divers âges de la vie; multiplication des espaces verts et des espaces de loisirs; propreté de la ville; préservation et développement des coutumes locales et produits régionaux; priorité aux transports en commun et autres transports non polluants (marche à pied, vélo, patins à roues alignées) avec la volonté de limiter le nombre d’automobiles; développement de la solidarité intergénérationnelle; exclusion des OGM et des « temples » de la restauration rapide; développement d’une véritable démocratie participative, etc.

La volonté de mettre en réseau les villes qui adhèrent au projet correspond à la volonté de vérifier que les engagements pris soient effectivement respectés. Le réseau dispose pour cela d’un corps d’inspecteurs qui effectuent périodiquement le contrôle des obligations. Les villes respectueuses du manifeste reçoivent un label et affichent le logo à l’entrée des agglomérations et sur les bâtiments publics : ce logo (un escargot qui porte sur sa coquille une ville) est directement inspiré du célèbre escargot qui sert d’emblème au mouvement Slow Food. Cette mise en réseau correspond aussi à la volonté de réaliser une véritable solution de rechange qui ne pourra être mondiale que si elle respecte la diversité des cultures. Une ville lente ne doit pas rentrer dans sa coquille mais travailler à un autre développement là où elle est enracinée.

L’éloge de la lenteur est aussi celui du temps nécessaire à la maturation, au doute, à la délibération, au choix. Les habitants des villes lentes mènent donc une réflexion sur la temporalité nécessaire au respect de la démocratie : il faut déjà en finir avec la foi illimitée dans le temps qui vient, que véhicule, par exemple, le scientisme ambiant. La démocratie comme l’éducation a besoin de lenteur.

Les villes lentes peuvent être aussi des laboratoires pour apprendre à faire coïncider le temps de la démocratie avec un temps encore plus long et plus lent, celui de l’écologie, puisque les décisions à prendre dans ce domaine ne sont généralement pas à l’échelle du temps individuel mais parfois à l’échelle de l’humanité.

Contre le gigantisme des villes

Le développement des Slow Cities repose sur le refus des grandes villes dont l’échelle est sans mesure avec les capacités humaines de perception et de déplacement. C’est pourquoi les Slow Cities comprennent obligatoirement moins de 60 000 habitants. La critique du gigantisme est consubstantielle à celle de la vitesse. L’un des enjeux pour les prochaines décennies sera donc de vider progressivement les mégalopoles qui ne peuvent, du simple fait de leur gigantisme, développer une politique de la lenteur et de la relocalisation.

Les villes lentes ont pu, grâce à ce double ancrage temporel et territorial, éviter un double écueil. Celui d’apparaître comme véhiculant un point de vue nostalgique – voire passéiste – et celui de devenir un produit commercial pour quelques néoruraux. L’avenir des villes lentes tient dans cette capacité à ne pas devenir un segment au sein du marché actuellement florissant des villes privées thématiques.

Cet hymne à la lenteur représente un formidable pied de nez au soubassement idéologique de notre société.