Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Un Brésil entre crises et révoltes

Par : Dan Furukawa Marques

L’auteur, chargé de cours à l’Université Bishop’s, termine un doctorat en science politique à l’Université d’Ottawa sur le Mouvement des sans-terre au Brésil

Plusieurs crises sous-tendent le mouvement de protestation sociale actuel dans le pays.

En juin 2013, le Brésil a fait face à des révoltes populaires parmi les plus importantes de son histoire. Celles-ci se poursuivent jusqu’à aujourd’hui, bien qu’en moins grand nombre, rassemblant des millions de personnes qui descendent dans les rues pour exprimer leur mécontentement social. La présidente Dilma Roussef est sur la sellette en raison du scandale de corruption entourant la multinationale brésilienne du pétrole Petrobras. Si des élus de plusieurs partis sont impliqués, les médias concentrent leur charge sur les membres du parti au pouvoir, le Parti des travailleurs (PT). Mais en réalité, toute cette effervescence sociopolitique tire son origine et sa justification de raisons structurelles plus profondes. Si bien des nuances sont nécessaires, certains constats sont évidents : ce sont quatre crises inter-reliées qui débouchent actuellement sur une dépolitisation de la société brésilienne, d’une part, et sur une radicalisation des enjeux et des valeurs, de l’autre.
 
La première crise est économique. Depuis un an, l’économie brésilienne, présentement en récession, est plus que morose : baisse prévue de 3 % du PIB en 2015, ce qui serait sa pire performance depuis les années 1930 ; inflation à 9,52 % ; taux de chômage à 6,7 %, le plus élevé depuis 2010 ; baisse prononcée des investissements dans le secteur public ; décote du Brésil par Standard & Poor’s ; chute du prix du pétrole et ralentissement de la machine chinoise, principale importatrice des produits brésiliens.
 
La deuxième crise, découlant de la première, est sociale. Les gouvernements successifs de Lula da Silva et de Dilma Rousseff, à travers leurs politiques d’assistance sociale aux plus démunis, comme le Bolsa Familia, ont sorti 35 millions de personnes de la pauvreté depuis 2002. C’est sans doute le plus grand succès des 12 ans de règne du PT. Cette accession à la classe moyenne s’accompagne d’un désir grandissant et légitime d’accès à des droits – éducation, santé, transports publics, sécurité, etc. – qui mobilise ces personnes. À cela s’ajoute, dans le contexte économique esquissé plus haut, l’insatisfaction de la classe moyenne déjà existante et plutôt de droite, ainsi que celle de l’élite voyant ses privilèges menacés. Il en résulte des révoltes quasi spontanées de ces catégories de personnes qui se sont pour ainsi dire « réveillées », en plus des mobilisations des mouvements sociaux et des syndicats – qui, eux, ne se sont jamais « endormis » et qui tentent de faire avancer plusieurs revendications progressistes et populaires.
 
La troisième crise est politique. Beaucoup de protestataires estiment que les manifestations devraient être au-dessus des querelles partisanes. Ils se disent « unis » pour un « Brésil meilleur » et « sans corruption », arborant fièrement le drapeau national comme symbole d’une « nouvelle politique ». Ces expressions rassembleuses, se voulant neutres, sont en réalité vides de contenu et reflètent une dangereuse dépolitisation des enjeux.
 
Enfin, la quatrième crise est institutionnelle. Au Brésil, 95 % (!) du financement des campagnes électorales vient des entreprises privées, le pays n’ayant pas de plafond de contribution. Plusieurs « fronts » ou lobbies très puissants s’activent donc auprès des élus, bloquant à peu près toute initiative qui leur déplaît. Mentionnons celui de l’agrobusiness, principal secteur d’exportation représentant presque un quart du PIB brésilien, et celui des évangélistes ultraconservateurs, très influents dans le plus grand pays catholique du monde.
 
Combiné à la propagande antigouvernementale orchestrée par l’empire médiatique Globo, le résultat de ces quatre crises est une polarisation de la société brésilienne concernant les valeurs sociales, une montée de l’ultra-droite religieuse, raciste et xénophobe, mais aussi une dépolitisation des enjeux de société au nom d’une supposée « unité nationale » en révolte contre tout parti politique. Ainsi, le 16 août dernier, des centaines de milliers de personnes opposées au gouvernement sont descendues dans les rues pour réclamer la destitution de la présidente, comme si un changement de gouvernement pouvait régler tous les problèmes. Quatre jours plus tard, mouvements sociaux et syndicats ont, eux aussi, manifesté sous la bannière du « Front populaire » pour recentrer l’attention sur les vrais enjeux : le besoin d’une réforme politique des institutions ; d’un réinvestissement dans les programmes sociaux et les services publics ; d’une réforme agraire en défense de l’environnement et de la petite paysannerie contre l’agrobusiness ; et d’une réforme urbaine pour lutter contre le manque de logement et l’appauvrissement des villes.