Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique – Naomi Klein

Par : Bernard Hudon

La crise écologique : une chance ?

Collaboratrice de Harper’s et de Rolling Stone, chroniqueuse affiliée au New York Times, au Guardian et à The Nation, la journaliste Naomi Klein propose dans cet ouvrage très fouillé – il a nécessité cinq années de travail et l’assistance de deux chercheurs –, un regard sur la crise des changements climatiques en tant que catalyseur potentiel de plusieurs luttes écologiques et sociales. Elle entrevoit la possibilité de mettre fin au système économique déréglementé, incompatible avec les politiques nécessaires pour se sortir du pétrin de la crise écologique. À ses yeux, de manière globale, une planification à long terme, une fiscalité plus progressive et des dépenses publiques plus soutenues sont nécessaires. Parmi les nombreuses pistes de solutions exposées dans ce livre, on trouve une gestion plus démocratique de l’énergie par les collectivités, le revenu minimum garanti, la redéfinition du droit commercial, la taxe Tobin sur les transactions financières, l’élimination des paradis fiscaux, la taxe de 1 % sur les fortunes des milliardaires – qui générerait à elle seule 46 milliards de dollars par année –, la diminution de 25 % des dépenses militaires des pays les plus militarisés, la taxe sur le carbone et l’élimination des subsides aux compagnies pétrolières. Selon l’auteure, il n’est pas trop tard pour agir, mais nous avons besoin, entre autres, d’un équivalent du plan Marshall. À cet égard, elle affirme que Barack Obama a manqué une occasion historique, en 2008, lors de la crise des subprimes, de réformer en profondeur le système financier et de propulser un tel plan.
 
Naomi Klein critique les classes dirigeantes politiques et économiques qui ne se soucient guère des populations ni du sort de la planète. Ce ne sont pas elles qui nous sortiront de l’impasse. Le lobby des compagnies gazières et pétrolières, aux États-Unis seulement, dépense près de 400 000 $ par jour. Si rien n’est fait, les dépenses liées à l’exploitation des sables bitumineux seront de 364 milliards de dollars d’ici 2035. L’auteure critique aussi les alliances douteuses entre certains groupes environnementaux et de grandes compagnies pétrolières. Ainsi, le World Wildlife Fund entretient des liens de longue date avec Shell, et Nature Conservancy, qui est l’un des groupes environnementaux les mieux pourvus des États-Unis, détenait, en 2012, 22,8 millions de dollars dans des industries d’énergie fossile.
 
La mobilisation sociale est donc la clé. L’auteure constate que dans les nouvelles régions affectées par la crise écologique, les populations sont de moins en moins conciliantes avec ces industries. « Chaque puits de fracturation aménagé près d’une prise d’eau municipale et chaque train de charbon traversant une petite ville donnent aux collectivités concernées des raisons de détester l’industrie des combustibles fossiles. En ignorant cette réalité, les sociétés pétrolières et gazières sont peut-être en train de creuser leur propre tombe politique » (p. 357-358). Klein fonde beaucoup d’espoir, en particulier, en une alliance entre différents mouvements sociaux et les mouvements autochtones qui sont en première ligne. Les Autochtones de partout dans le monde, en effet, détiennent un puissant levier politique en raison des conventions et traités qu’ils ont signés, notamment.
 
Selon l’auteure, l’histoire montre que les grands changements sociaux ne se font pas petit à petit, mais par une suite rapide de tournants décisifs. Elle fait une comparaison intéressante avec la fin de l’esclavagisme aux États-Unis afin de montrer qu’un système économique de grande importance peut changer rapidement. « Au début de la guerre de Sécession, les esclaves étaient des actifs dont la valeur dépassait celle de l’ensemble des banques, usines et sociétés ferroviaires du pays, selon l’historien Eric Forner » (p. 513). Malgré tout, l’esclavagisme, jugé immoral, a été abandonné sans transition. Cette analogie montre que le changement radical du paradigme économique actuel, basé sur les énergies fossiles, est tout aussi possible. Il suffit d’une volonté politique.
 
Ce changement radical implique aussi une vision différente du monde, fondée sur l’interdépendance plutôt que sur l’hyper-individualisme, sur la réciprocité plutôt que sur la domination, sur la coopération plutôt que sur la hiérarchie.
 
Ce livre foisonnant et méticuleux, aux nombreuses notes explicatives, est non seulement une source impressionnante de renseignements, mais un formidable et inspirant appel à l’action.

 

Naomi Klein
Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique
Montréal, Lux Éditeur, 2015, 596 p.