Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

Togo : un pays à réinventer

Par : Pierre S. Adjété

L’auteur est essayiste et éthicien

L’élite du Nord du pays occupe le pouvoir et les instances de l’État depuis plus de quarante ans. La division entre le Nord et le Sud togolais ne peut plus tenir.

Après cinquante années d’indépendance, l’histoire politique du Togo reste douloureusement marquée par une élite qui paralyse et gangrène le développement démocratique du pays. Cette situation relève, en grande partie, des séquelles de la colonisation dont les Togolais n’ont pas su s’affranchir, trop souvent piégés par leurs propres dissensions. Comme traits dominants de ce poids de l’histoire, on peut citer la division Nord-Sud transformée en un antagonisme persistant, ainsi que l’usage de la force et de la violence politique comme mode de règlement quasi institutionnel des différends.

Ancien protectorat allemand, le Togo est partagé, à la suite de la Première Guerre mondiale, entre la Grande-Bretagne, déjà présente au Ghana à l’ouest, et la France colonisatrice du Bénin (ex-Dahomey) à l’est. Le Togo actuel est le reliquat du seul territoire jadis sous administration française. Ce pays demeure néanmoins un mélange contradictoire de toutes les nostalgies identitaires que les puissances colonisatrices génèrent chez des peuples conquis déjà porteurs de leurs propres cultures et traditions.

Depuis l’indépendance, acquise de haute lutte le 27 avril 1960, aucune politique nationale togolaise n’a su aplanir les stigmates du passé pour véritablement réunir les citoyens du Togo autour du projet commun d’un nouvel État-nation. Dès lors, jamais le sentiment d’appartenance à un pays unique ne s’est cristallisé chez les Togolaises et les Togolais; les discours politiques d’unité allant même souvent à l’encontre du vécu quotidien des uns et des autres constitué d’expériences diverses de favoritisme et de népotisme.

Histoire particulière

L’assassinat du père de l’indépendance et premier président démocratiquement élu, Sylvanus Olympio, le 13 janvier 1963, sous les balles des militaires – à l’époque où la France décidait des coups politiques en Afrique – allait devenir le drame fondateur de toute la politique togolaise. Cette mort, présentée comme la libération des Togolais du Nord, fut ressentie comme une profonde tragédie par les Togolais du Sud. Le pouvoir militaire qui devait régenter le Togo par la suite n’a eu de cesse de craindre le même sort au fil des années, au point de se transformer en régime répressif à l’égard des citoyens du Sud, trop souvent suspectés du « délit » d’opposition à un pouvoir confisqué par les militaires et les gens du Nord. Deux solitudes ont ainsi germé et porté les fruits amers de la division politique togolaise.

Le pouvoir d’État (forces armées, administrations publiques, carrières d’autorité et responsabilités d’influence, etc.) est concentré dans les mains de l’ethnie du président, les Kabyè et, dans une moindre mesure, des autres communautés du Nord. Les ethnies du Sud, notamment les Éwé et les Mina, n’y sont que très accessoirement représentées. Elles sont généralement candidates à l’exil, sauf si leur profession libérale et commerciale leur procure des bénéfices économiques qui compensent leur silence politique. Devant une telle réalité, les mêmes chances ne sont nullement offertes à la jeunesse selon qu’elle soit originaire du Nord et proche du pouvoir ou originaire du Sud et condamnée à la misère, à l’exil ou à l’émigration. La diaspora togolaise est ainsi majoritairement constituée d’habitants du Sud.

Le 5 février 2005, le jour même de la mort du général Gnassingbé Eyadema (au pouvoir depuis 1967), son fils Faure Gnassingbé lui succéda au cours d’une cérémonie où l’élite militaire lui prêta allégeance. Les élections qui suivirent, en avril 2005, n’ont été que pure formalité d’habillage démocratique, forcée par la communauté internationale et accomplie d’ailleurs au sacrifice de centaines de vies humaines, selon un rapport des instances compétentes de l’ONU.

Face à un tel système échafaudé au bénéfice de l’élite du Nord, l’opposition du Sud a souffert de sa division et de son inorganisation. Outrageusement dominée par un des fils du président assassiné, Gilchrist Olympio, l’opposition – l’Union des forces du changement (UFC) – s’est confondue pratiquement à sa personne, une partie du Togo ayant reporté sur lui son amour pour son père ainsi que le mythe du père de l’indépendance. Conforté par une telle popularité, qui a fini par avoir raison des options alternatives des autres opposants, Gilchrist Olympio n’a jamais su élaborer de stratégie politique et ce, durant plus d’une quarantaine d’années.

Élite singulière

Déclaré malade au moment des dernières élections présidentielles auxquelles il devait participer comme candidat, le 4 mars 2010, Gilchrist Olympio est remplacé au pied levé par le secrétaire général de l’UFC, Jean-Pierre Fabre. Au lendemain des élections, après la victoire contestée de Faure Gnassingbé, Gilchrist Olympio décide de s’allier à son « ennemi » de toujours. Ce retournement inattendu consacre la nouvelle donne politique au Togo. Ainsi, entre le pouvoir présidentiel et l’opposition recomposée autour de Jean-Pierre Fabre, les citoyens togolais ont du mal à se retrouver dans ce capharnaüm politique. Le Togo fait étalage de ses contradictions : les deux fils des deux anciens présidents sont désormais alliés, rendant encore plus incertain l’avènement d’un pays démocratique comme c’est le cas chez ses voisins, le Ghana et le Bénin.

L’arrogance postélectorale née de la nouvelle alliance des deux fils est telle que le pouvoir présidentiel – éternel gagnant – ne constate même pas l’évolution inévitable des adversaires qu’il affronte lors des élections. Il ne s’est pas méfié du fait que Jean-Pierre Fabre, le dernier meneur de l’opposition, pouvait lui résister avec autant d’acharnement. Neuf mois de contestation des résultats des élections – par des marches et des prières hebdomadaires notamment, malgré les répressions –, c’est du jamais vu au Togo même si tout cela n’a pas fait bouger le pouvoir.

En éclipsant si souvent les occasions d’ouverture politique véritable et les perspectives démocratiques réelles, les tenants du pouvoir se retrouvent aujourd’hui confrontés à la volonté émancipatrice d’une population qui revendique son droit à la dignité humaine. Après de longs mois de résistance, un nouveau parti politique aux initiales évocatrices – ANC (Alliance nationale pour le changement) – a été créé le jour symbolique du 10-10-10. Tous les Togolais épris d’une unité d’action longtemps attendue se bousculent aux portillons. Ces hommes et ces femmes considèrent que leur victoire libératrice passera désormais par l’ANC et vaudra bien celle du mythique parti de Nelson Mandela sur les forces répressives de l’apartheid qui avait longtemps prévalu contre toute logique, en Afrique du Sud. Mais, n’est pas Nelson Mandala qui veut : Jean-Pierre Fabre n’est pas connu pour avoir de grandes et nobles idées de ralliement dans son Togo natal.

Trop tard pour être pessimiste

Après cinquante ans d’indépendance, le Togo se trouve donc à un moment crucial de son histoire. C’est au seul nom de la dignité humaine que les espaces de liberté vont être explorés et conquis. Mais à quel prix individuel et collectif, compte tenu du réflexe répressif qui prévaut toujours et du soutien assidu de la France? Nul ne saurait le dire. Sauf qu’une chose est certaine : une refondation est nécessaire, quelque chose comme l’éveil d’une conscience nationale qui aboutirait à un dialogue véritable entre toutes les forces vives de ce pays, sans quoi il est à prévoir que le régime s’effondrera sous le poids de sa propre logique répressive.

Il appartiendra aux citoyens de s’approprier le dur exercice de l’éthique publique, le souci du bien commun, c’est-à-dire rien de moins que l’application de l’Appel pour un renouveau démocratique au Togo : le Grand Pardon, lancé en novembre 1990 par Édem Kodjo. Cet intellectuel, diplomate, homme politique et écrivain togolais, est aussi le président de la Fondation Pax Africana et ancien Secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (devenue l’Union africaine). Vingt ans plus tard, beaucoup s’accordent pour dire que cet appel au pardon, alors incompris et délaissé, aurait mieux servi le Togo que la voie – longue, pénible et infructueuse – de la confrontation radicale et d’une « chasse aux sorcières » interminable. Il est véritablement trop tard pour baisser les bras. Les choses sont allées si loin qu’il faudra désormais une croyance passionnelle dans la raison pour atténuer les prochaines hésitations sociales et relativiser les probables rapprochements politiques. Inévitablement, le Togo reste à réinventer avec conviction et partage, dans la bonne foi, la mutuelle confiance et un définitif Grand Pardon. C’est seulement au moyen de ces instruments que les élites du Nord et du Sud ainsi que tous les citoyens assumeront davantage et dignement leur pays.