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DOSSIER : Technoscience: la boà®te de Pandore

Technoscience : la boîte de Pandore

Par : Jean-Claude Ravet

« En face de la guerre des étoiles, il y a la faim, le manque d’eau, l’errance. Face à la "révolution informatique", il y a l’éducation gâchée, l’analphabétisme. Face à la "création" de nouvelles espèces biologiques, il y a la menace qui pèse sur celles qui existent déjà dans leur propre "savoir-vivre", leur propre genre. Face à l’affirmation du "tout est possible", il y a l’évidence sensible, morale, esthétique que tout ce qui compte existe déjà, sauf la justice entre les hommes. »

Michel Freitag, L’oubli de la société

Avant la crise économique, écologique et financière actuelle, les critiques de la mondialisation financière étaient marginales, voire caricaturées comme réactionnaires ou utopiques. La crise leur a pourtant donné raison. Nul ne peut plus guère ignorer l’emprise du monde de la finance sur nos vies, sa rapacité sans borne et la menace qu’elle fait peser sur la société. Certes, la prise de conscience n’est pas synonyme de conversion ou de transformation radicale, comme en témoignent les demi-mesures mises de l’avant par nos gouvernements pour y faire face. Mais c’est un premier pas. Toutefois, on ne saurait en rester là sans compromettre sérieusement l’avenir de l’humanité.

Il est cependant un autre domaine, intimement lié au système économique, dont on ne prend pas assez conscience du danger. Celui-ci reste encore passablement « intouchable », au-delà de tout soupçon – d’autant qu’il se drape de l’aura du progrès. Il s’agit de la technoscience – cette « science » prise dans les mailles de la manipulation technique, de l’intérêt économique et de l’efficacité – et de son déploiement dans tous les domaines de la vie humaine. Ses critiques, eux aussi, sont vite accusés de refuser de prendre le train de l’histoire et du progrès.

Bien sûr, la technoscience rend d’innombrables services. Elle rend possibles des interventions médicales de pointe, la confection de matériaux d’une résistance ou d’une flexibilité jamais atteinte. Elle déplace les limites du pouvoir humain. Ses innovations prennent place dans notre monde petit à petit, comme si de rien n’était. La seule exigence, comme allant de soi, étant de s’y adapter – progrès oblige. Or, la technoscience draine avec elle une manière de voir le monde et de s’y rapporter, de vivre et de s’organiser en société, dont la caractéristique principale est l’efficacité. Elle pose le monde comme un vaste champ d’intervention et fragmente la vie et la nature en une myriade de « choses » disparates, malléables et manipulables à souhait. Ainsi, l’eugénisme si répudié il n’y a pas si longtemps, dans sa version idéologique, se donne un air de respectabilité « scientifique » avec la connaissance du génome humain, permettant de maîtriser de plus en plus les caractéristiques d’un enfant à naître.

La technoscience est l’aboutissement d’un long processus de mainmise technique sur le monde – dans lequel s’inscrit le développement du capitalisme – sous l’emprise toujours plus grande de la raison instrumentale qui évacue toute question de sens et de finalité. Hannah Arendt a défini ce processus en termes d’aliénation du monde, dans La condition de l’homme moderne. L’être humain, toujours pris davantage dans l’activité technique et productive, en arrive à devenir « étranger au monde », à sa demeure qui est aussi sa « chair » pour reprendre une image de Merleau-Ponty. Il est amené à se replier sur lui-même, comme si les autres et le monde – habité de choses et d’êtres, de paroles et de rêves, de sensations, de symboles et d’imaginaire – ne le constituaient pas tout entier. L’expérience sensible du monde, avec son sentiment aigu d’appartenance, d’enracinement dans un lieu, dans une culture s’émousse, laissant de plus en plus la place à un pur rapport utilitaire, fonctionnel, soustrait au questionnement de sens, aux raisons de vivre, au souci du monde et d’autrui. Tout se résume à cette règle d’or : tout ce qui est réalisable doit être fait. Au point où l’être humain devient lui-même une « chose » manipulable.

Qu’importe si l’horizon de sens se rétrécit, les valeurs se pervertissent, l’accessoire évacue l’essentiel, la dignité est bafouée, le fossé entre les riches et les pauvres se creuse inexorablement, et que le pouvoir se renforce entre les mains d’une élite de plus en plus perverse.

Il est temps de se poser la question : cette conquête technique de la vie, telle qu’elle se déploie actuellement, est-elle chemin d’émancipation ou s’agit-il plutôt d’une servitude d’un nouveau genre à un système « technicien » pour qui l’humain est un facteur négligeable?

Ce qui est certain, c’est qu’en laissant la technoscience conditionner notre quotidien et notre société d’une manière si désinvolte, sans jugement réflexif et critique, ni débats ni balises – comme si le fait de pouvoir faire une chose exonérait du devoir de décider si cette chose devait être faite ou pas –, nous ouvrons une véritable boîte de Pandore. Ce qu’il en sortira ne peut, à l’instar du mythe grec, que nous ramener violemment à la conscience de notre fragile humanité et de ses exigences de solidarité et de prudence. Avant d’être ainsi confrontés aux conséquences tragiques de cette fuite en avant, ne vaut-il pas mieux assumer d’ores et déjà notre responsabilité politique? Cela ne pourra se faire sans orienter les formes de développement technologique de telle sorte qu’elles servent résolument le bien commun, ni sans établir clairement des normes contraignantes qui en assurent les limites et les conditions de possibilité.