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DOSSIER : S’ouvrir à la culture sourde

S’ouvrir à la culture sourde

Par : Marc-Olivier Vallée

« Mon français est un peu scolaire, comme une langue étrangère apprise, détachée de sa culture. Mon langage des signes est ma vraie culture. […] Le signe, cette danse des mots dans l’espace, c’est ma sensibilité, ma poésie, mon moi intime, mon vrai style. »

– Emmanuelle Laborit, Le cri de la mouette

 

La scène se déroule dans le métro de Montréal, quelque part entre les stations Frontenac et Papineau, sur la ligne verte. Un jeune de 16 ou 17 ans est confortablement assis sur un banc, les yeux rivés sur l’écran de son téléphone ; une scène typique des transports en commun en 2018. L’adolescent fait alors un mouvement : il étire le bras autant qu’il le peut – celui-là même qui tient son téléphone – et continue de fixer l’écran. Le geste est tellement intégré que mon cerveau anticipe la suite : il est sur le point de prendre un selfie, un égoportrait qu’il diffusera probablement dans les médias sociaux. Mais non, c’est plutôt l’inattendu qui surgit : le jeune fait une série de signes rapides d’une main parfaitement cadrée avec l’œil numérique de l’appareil ; après quoi il baisse les bras et retrouve sa passivité initiale. J’ai mis quelques secondes à comprendre ce qui venait de se passer sous mes yeux : ce garçon a enregistré une vidéo en utilisant la langue des signes, vidéo qu’il a ensuite vraisemblablement envoyée à une connaissance, à la manière d’un texto.

Croiser des signeurs – comme on appelle les personnes qui utilisent l’une des nombreuses langues des signes qui existent dans le monde – n’est pas nécessairement une chose habituelle pour qui n’a pas la chance d’avoir une personne sourde ou malentendante dans son entourage. Dès lors, comment se douter à travers ces brefs et ponctuels moments de rencontre dans l’espace public que bien des personnes sourdes ou malentendantes sont unies entre elles par une langue, une histoire et une culture qui leur sont propres ? Que bon nombre de ces personnes dites déficientes auditives, à des lieues de se percevoir comme handicapées, revendiquent le statut de minorité culturelle et linguistique et se disent Sourds – avec un « s » majuscule – pour marquer cette appartenance culturelle ? Qui sait qu’elles ne veulent pas forcément être intégrées dans notre monde de paroles, de bruits et de musique par le biais d’appareils auditifs ou d’un implant cochléaire et qu’elles sont – même sans ces aides technologiques – des êtres sensibles, expressifs, créatifs ?

Les personnes sourdes ont un rapport au monde assurément très différent des personnes entendantes, mais pas moins riche pour autant ; un monde où la vue prend le pas sur l’ouïe, le signe sur la parole. S’ouvrir à la culture sourde, c’est découvrir un univers aux mille chatoiements, comme autant de réalités différentes : du sourd profond de naissance au devenu-sourd ; de la sourde gestuelle qui utilise exclusivement la langue des signes pour communiquer à la sourde oraliste ayant appris, à force d’enseignement et d’entraînement, à oraliser et à lire sur les lèvres ; du sourd qui n’arrive pas à supporter l’inconfort des appareils auditifs à la sourde qui ne pourrait se passer des sons, même partiels, que lui procurent les siens ; de la personne qui baigne dans la culture sourde et dont l’identité s’ancre profondément dans celle-ci à celle qui en fait peu de cas ou qui la vit sans trop y penser. Ces quelques exemples ne sauraient évidemment représenter toute la diversité des expériences sourdes, tant le rapport que chacun entretient à la langue des signes, à la culture sourde et au monde des entendants est marqué par sa trajectoire de vie particulière : socialisation, scolarisation, rencontres ou non d’autres Sourds dès l’enfance, fréquentation ou non de Sourds au quotidien dans le milieu de vie ou de travail, etc. L’ensemble de ces facteurs et bien d’autres devraient nous prémunir contre toute tentation à généraliser les expériences des personnes sourdes et leurs revendications.

 Malgré tout, la plupart se reconnaissent une culture particulière ancrée dans le territoire qu’elles habitent, dans leur façon d’appréhender le monde et dans une langue signée qui leur permet de communiquer et d’exprimer toutes les nuances de la condition humaine. Comme plusieurs minorités linguistiques et culturelles, les Sourds ont une histoire marquée par les luttes qu’ils ont dû mener pour faire valoir leurs droits et par les pratiques répressives qu’ils ont subies. Au XIXe siècle notamment, les langues des signes ont été au cœur d’intenses débats qui se faisaient bien souvent entre éducateurs entendants seulement, excluant d’emblée l’avis des premiers concernés. Le recours à la langue des signes ou son interdiction totale a ainsi longtemps divisé les esprits en deux camps – les oralistes et les gestualistes –, où les premiers ont occupé une position de force jusqu’à très récemment.

À ce titre, le Congrès de Milan, en 1880, est un marqueur historique important pour les communautés sourdes : réunissant des spécialistes de l’enseignement aux personnes sourdes, l’assemblée – à très forte majorité entendante – a consacré la méthode orale et proscrit le recours aux langues des signes, légitimant ainsi diverses formes de punitions et de violences qui avaient cours à l’égard des enfants qui persistaient à signer entre eux. Nombreux sont ceux et celles qui sont ainsi passés à côté de l’apprentissage d’une langue signée leur ouvrant un monde de sens. Lorsqu’on sait qu’un enfant sourd mis en contact avec une langue des signes dès son plus jeune âge, dans le processus normal d’acquisition de sa langue première, babillera avec ses mains, on mesure à la fois l’extraordinaire aptitude et prédisposition de l’être humain pour le langage – quel qu’en soit le moyen d’expression – tout autant que l’indicible violence consistant à restreindre, contraindre, brimer et borner cet élan. Il faudra attendre les années 1960 pour voir un premier linguiste, l’Américain William Stokoe, se pencher sur les langues des signes en tant qu’objet scientifique, développant ainsi notre connaissance à leur sujet en même temps qu’une meilleure compréhension de la faculté de langage.

La prise de conscience connaîtra un tournant dans les années 1970-1980, alors qu’un « réveil sourd » marqué par diverses mobilisations (notamment aux États-Unis) permet de mettre en lumière la condition sourde, mais surtout l’existence d’une identité culturelle, linguistique, voire collective propre aux personnes sourdes. En mars 1988 par exemple, l’Université Gallaudet – premier établissement d’enseignement supérieur pour les Sourds, fondé en 1864, et, encore aujourd’hui, seule université au monde entièrement consacrée aux personnes sourdes et malentendantes – se trouvera au cœur d’une mobilisation sans précédent. À la suite d’une intense campagne de mobilisation et de l’occupation de l’université par des étudiants, des professeurs et des membres du personnel de soutien, l’institution sera forcée de reculer et de nommer à sa tête pour la première fois de son histoire un président sourd plutôt qu’un entendant. Cette importante victoire contribuera à faire connaître la condition des personnes sourdes et à changer en partie les perceptions des entendants à leur égard.

La lutte des Sourds est cependant loin d’être terminée. Au Québec, les différents regroupements et associations de personnes sourdes militent depuis plusieurs années pour que la langue des signes québécoise (LSQ) soit inscrite dans la Charte de la langue française à titre de langue première des Sourds québécois. Ils souhaitent aussi que la LSQ soit reconnue comme langue d’enseignement, pour fournir aux élèves sourds tous les outils nécessaires à leur plein épanouissement. À cet égard, on le mesurera dans les pages qui suivent, le Québec n’est pas un chef de file, bien au contraire. Il est donc peut-être temps de nous mettre à l’écoute des Sourds et de prendre connaissance de toute la richesse de leur culture. C’est le défi que nous avons voulu relever avec le présent dossier, dans lequel la majorité des collaborateurs et collaboratrices sont des personnes sourdes. Après quoi, il reviendra à nous, entendants, de leur faire un signe, de manière à leur dire : nous vous avons entendus.