Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Sortir du « choc des civilisations »

Par : Emiliano Arpin-Simonetti

« Le non-alignement, qui refusait hier la logique des blocs, c’est aujourd’hui rejeter ces discours entrecroisés de la guerre des civilisations. […] Ce dont nous avons véritablement besoin, c’est d’une nouvelle philosophie des relations internationales axée sur la paix, la diversité, le dialogue. Autour de la Méditerranée, cela signifie la constitution d’un nouvel axe, qui conjugue l’islam, le judaïsme, le christianisme et la laïcité pour accoucher d’une modernité respectueuse des identités héritées de l’histoire, ayant pris acte de l’imbrication des populations et des mouvements migratoires, et qui nous permet de dépasser les faux dilemmes […] »
Ilan Halevi, Islamophobie et judéophobie. L’effet miroir

Plus de 14 ans après les attentats du 11 septembre 2001, les mots alors controversés de George W. Bush semblent être devenus mot d’ordre pour les dirigeants des pays membres de l’OTAN, de gauche comme de droite : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes. » D’un côté, la civilisation ; de l’autre, la barbarie.
 
D’une certaine manière, les attentats de Paris en janvier 2015 ont marqué un point culminant, une sorte de consécration de cette vision du monde manichéenne. Peu de temps après les attaques qui ont notamment décimé l’équipe de Charlie Hebdo, il y a bientôt un an, un des premiers réflexes du premier ministre français, Manuel Valls, était de sonner le clairon de la « guerre au terrorisme » et de pourfendre « l’islamofascisme ». Brandissant ce terme fourre-tout – tout droit sorti du lexique de George W. Bush – et sommant « l’islam de France » de s’en dissocier, il ravivait la crainte d’une menace toujours latente contre laquelle il faudrait mener une guerre sans merci, sur le front extérieur, mais aussi, désormais, sur le front intérieur.
 
La réaction ne fut pas beaucoup plus nuancée au Canada, quelques mois à peine après les attaques commises sur son sol, à l’automne 2014. Le gouvernement canadien a tôt fait d’y voir une justification de plus à son entrée en guerre contre le groupe armé État islamique (ÉI) et à l’adoption d’une nouvelle loi antiterroriste liberticide (le projet de loi C-51). L’idée d’un islam par essence suspect de fomenter la violence a par ailleurs été renforcée par l’accent mis par les autorités publiques sur les risques de « radicalisation » des jeunes.
 
Ainsi, tout se passe comme si la théorie du « choc des civilisations » imaginée par le politologue Samuel Huntington, en 1993, était une prophétie auto-réalisatrice, modelant le monde à son image. L’idée simpliste que l’Occident et l’islam forment des blocs civilisationnels immuables, condamnés à s’affronter en raison d’incompatibilités culturelles irréconciliables, est arrivée à s’imposer comme le grand récit hégémonique censé expliquer l’ordre – ou plutôt le désordre – du monde actuel.
 
Que cette théorie fumeuse – taillée sur mesure pour justifier la politique impérialiste des néoconservateurs étasuniens au sortir de la guerre froide – soit devenue réalité à coups d’ingérences, d’invasions et de bombardements occidentaux en pays musulmans (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie) ne semble plus avoir d’importance. La spirale de violence potentiellement infinie qu’a créée sa mise en œuvre a réussi à implanter, en Occident, une aversion, voire une haine de l’islam susceptible de disculper toutes les violences futures. Le degré de déshumanisation déjà à l’œuvre est alarmant : parce que leur religion les rend suspects de terrorisme, nous sommes aujourd’hui collectivement prêts à laisser mourir en mer ou en zones de guerre des milliers de réfugiés fuyant des conflits que nous avons soit provoqués, soit empirés.
 
Les grands médias ont une grave responsabilité dans cette déshumanisation qui fait le jeu des politiques impérialistes et néocolonialistes de l’OTAN, ainsi que des nombreux politiciens désireux de nous vendre des solutions sécuritaires et/ou identitaires à des problèmes sociaux complexes et profonds. Souvent galvaudés, les mots de Malcom X prennent ici tout leur sens : « Si vous ne faites pas attention, les médias vous feront détester les opprimés et aimer les oppresseurs. » Ainsi, le temps de dire « djihad » ou « niqab », ils ont repris le cadre d’analyse du « choc des civilisations », proposant une représentation du monde dans laquelle l’Occident et la version réifiée de ses valeurs (« démocratie », « égalité homme-femme », « laïcité », etc.) seraient menacés par un monde musulman globalement et monolithiquement en proie à une religion barbare, misogyne et génératrice de chaos. Cette vision binaire, il faut le dire, s’est par ailleurs doublée d’un mépris tout moderne de la religion, qui empêche de saisir le phénomène religieux dans toute sa profondeur. La complexité du rapport à l’altérité, à la différence, s’en trouve alors évacuée au profit d’une vision darwiniste : les sociétés accordant encore une importance à la religion seraient dans un stade primitif de développement, attendant leur siècle des Lumières modernisatrices (ou les armées occidentales) pour s’extirper enfin de l’archaïsme.
 
La crainte, l’anxiété et le mépris que suscite aujourd’hui l’islam – allègrement confondu avec l’islamisme, voire le djihadisme et le terrorisme – se posent donc comme un défi à notre humanité. Car c’est à notre propre fragilité que nous renvoient ces sentiments viscéraux. Notre fragilité personnelle, celle que ravive la peur de mourir dans un attentat terroriste, certes ; mais surtout notre fragilité collective, celle de nos sociétés bousculées par la globalisation capitaliste. Les crises financières et écologiques que provoque cette dernière, entre autres bouleversements, annoncent en effet des temps troubles qui ébranlent nos certitudes en même temps que nos institutions et nos solidarités.
 
L’impasse dans laquelle nous sommes plongés, de part et d’autre des frontières tracées par les tenants de la doctrine du « choc des civilisations », a donc une source commune qu’il convient de reconnaître si nous espérons un jour – ensemble – sortir de cette logique d’affrontement. La domination d’un capitalisme mondialisé déstructure les rapports sociaux dans toutes les sociétés, chez nous, certes, mais surtout dans les pays du « grand Moyen-Orient » où l’avancée des intérêts capitalistes est imposée manu militari par nos élites.
 
Mais si le problème est global, les façons de s’y attaquer n’ont pas à être les mêmes partout. La perversion du concept de civilisation par des idéologues néoconservateurs n’en disqualifie pas pour autant la valeur. Les civilisations sont bien réelles et portent en elles pratiques, cultures, traditions, rapports sociaux et institutions particulières sédimentées dans le temps long de l’histoire. C’est de ce terreau pluriel que doit naître la réponse des différents peuples du monde à la colonisation plus ou moins brutale, par le marché, de tous les recoins de la vie sociale, et non de quelque universalisme (libéral ou socialiste) imposé par l’Occident. Cela signifie que si les sociétés du monde musulman – les révoltes du printemps arabe l’ont montré – cherchent à se libérer des oppressions qu’elles subissent en puisant dans l’islam des ressources que nous connaissons mal, nous ferions mieux de tendre l’oreille (et la main) que de jeter l’anathème laïciste.
 
La guerre qu’on mène contre notre humanité en nous sommant de prendre position du côté des intégristes du marché ou de celui des intégristes musulmans laisse dans son sillage beaucoup d’orphelins de toutes tendances politiques. Notre seul devoir, dans ce contexte, est celui de nous solidariser pour lutter contre une vision du monde mortifère.

* Ce texte a été publié avant les attaques du 13 novembre 2015 à Paris.