Secteur Revue Relations

DOSSIER : Les rites au cœur du lien social

Sexe et Formule 1

Par : Céline Dubé

L’auteure est membre du Comité d’action contre la traite des humains à l’interne et à l’international (CATHII)

Le Grand Prix du Canada de Formule 1 se tiendra à Montréal du 6 au 8 juin. Cet événement sportif, médiatique et commercial conduira encore une fois à Montréal des foules d’amateurs d’ici et d’ailleurs. Comme chacun sait, à l’occasion de ce fameux week-end annuel de la F1, toute une industrie du sexe prolifère. Les réseaux de prostitution, les agences d’escortes et les bars de danseuses font des affaires d’or, générant des retombées économiques au détriment des droits fondamentaux des femmes, dont celui de ne pas être considérées comme des marchandises et des prostituées. 

Rappelons que la tendance mondiale s’accélère vers la décriminalisation totale de la prostitution, y compris au Canada. Jour après jour, nous sommes exposés à des images publicitaires, à des revues pornographiques, à des sites Web ou à des films XXX qui laissent croire que les jeunes filles ne valent que pour leurs atouts sexuels au service des hommes[1]. Lors d’une récente émission diffusée sur les ondes de Radio-Canada, un critique de cinéma présent au Festival international du film de Toronto racontait qu’il avait été invité à une activité de promotion dans un club échangiste où les invités pouvaient manger des sushis sur le dos de filles à quatre pattes vêtues d’un simple string! L’été dernier, la revue de l’emploi Jobboom affichait une photo de revue pornographique et titrait : « Après l’eau et la forêt, les charmes féminins seraient-ils la plus importante ressource naturelle du Québec? » Suivait un dossier sur le « travail du sexe » au Québec (escortes, masseuses érotiques, danseuses nues ou distributrices de produits érotiques) : une façon facile et glamour de gagner sa vie, disait-on! Ces faits s’ajoutent à une série d’autres qui, depuis une dizaine d’années, banalisent la prostitution.

Or, celle-ci n’est pas un travail comme un autre. Le discours construit une réalité et il est un facteur-clé d’introduction de valeurs dans la conscience des gens. Si le concept de « travail du sexe » se normalise, il deviendra de plus en plus accepté socialement. Le fait qu’on utilise cette expression pour parler de la prostitution semble rendre la violence de genre plus acceptable. Parce que la majorité des femmes en situation de prostitution sont ou ont été contrôlées par des hommes, il ne faut pas parler de travailleuses du sexe, mais bien d’esclaves du sexe. 

Le lobby puissant de l’industrie du sexe fait actuellement pression sur le gouvernement canadien pour changer les lois sur le racolage (c’est l’expression employée dans le Code criminel), alléguant que les travailleuses ont le droit de travailler de façon plus sécuritaire, dans des bordels reconnus par l’État. C’est d’ailleurs là une revendication d’une association de Vancouver qui veut ouvrir des bordels coopératifs à l’occasion des Jeux olympiques de 2010. Pourtant, que ce soit sur la rue ou dans les maisons closes, il est reconnu que les femmes subissent la même violence. Si la prostitution est décriminalisée, celle-ci se transformera en une simple relation professionnelle, un service, un travail ou un échange économique – et les « clients » et les proxénètes agiront en toute impunité. Les Pays-Bas, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont décriminalisé la prostitution depuis quelques années. Résultat : le fléau de la traite y a augmenté de façon exponentielle. Le Canada va-t-il prendre la même direction?

Dans ce débat, la population doit être informée des enjeux liés au système prostitutionnel géré par le crime organisé avec la complicité des pouvoirs publics qui laissent aller… La Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) propose une voie de solution : abolir les pénalités envers les femmes prostituées et criminaliser plutôt les hommes qui vendent (les proxénètes) mais aussi achètent les services sexuels d’autrui – comme cela se fait en Suède. Au lieu de profiter de la manne des taxes provenant de l’industrie du sexe et de la prostitution, l’État devrait plutôt mettre en place des services et des institutions répondant aux besoins des femmes qui veulent sortir de la prostitution (c’est le cas de 80 % d’entre elles). Et les promoteurs et organisateurs du Grand Prix du Canada devraient cesser de considérer la prostitution et l’exploitation du corps des femmes comme un « attrait touristique » supplémentaire allant de soi, en marge du week-end de la F1.


[1] Sur cette culture pornographique, lire : «  L’érotisation précoce » de Richard Poulin, Relations no 719, septembre 2007.