Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Sortir du «choc des civilisations»

Relations no 781
novembre-décembre 2015

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Thématiques

Féminisme
Traite humaine

Sauf-conduit aux prostituteurs

Par : Sandrine Ricci

L’auteure est doctorante en sociologie et chargée de cours à l’UQAM

En se positionnant pour la dépénalisation totale de la prostitution, Amnistie internationale fait fausse route.

On peut se surprendre qu’Amnistie internationale (AI) milite en faveur de la dépénalisation totale de la prostitution et que les neuf membres de son Conseil international déclarent ne pas être « opposés en soi à une légalisation » du commerce du sexe, pour reprendre le titre d’un documentaire récent d’Ève Lamont. Invoquant – à raison – la nécessité d’assurer aux personnes prostituées sécurité et égalité pour justifier sa récente prise de position, cette vénérable organisation dédiée à la défense des droits humains ne donne-t-elle pas du même coup le feu vert à la faramineuse industrie du sexe ? Misant sur les droits individuels, d’aucuns estiment que cette posture est empreinte de néolibéralisme et abandonne à leur sort des millions de femmes pauvres, racisées ou sous le joug (néo)colonial, qui forment la majorité des êtres humains exploités sexuellement.
 
Produite à l’intention des différents chapitres d’AI par son Conseil international, l’influence de la Ligne de conduite relative à l’obligation des États de respecter et protéger les droits humains des travailleurs et travailleuses du sexe et de les laisser exercer ces droits dépassera évidemment sa dimension « interne ». On peut en effet présager qu’elle inspirera bien d’autres organismes locaux et internationaux, partout dans le monde. C’est pourquoi il importe d’envoyer un message clair aux bureaux nationaux d’AI et de continuer à dénoncer l’industrie du sexe, tout en luttant pour la sécurité et l’égalité des personnes prostituées ainsi que pour la paix de l’ensemble des femmes, comme le préconise le modèle suédois.
 
Dans le cadre de sa Déclaration gouvernementale contre la violence faite aux femmes, appelée Kvinnofrid (qui peut se traduire par « La paix des femmes »), la Suède a choisi d’être le premier pays au monde à criminaliser à la fois l’achat (et non l’offre) de sexe tarifé, le proxénétisme et la gestion des lieux de prostitution. Depuis l’adoption de cette loi, en 1999, on constate une diminution des cas de traite et une décroissance de l’industrie du sexe dans ce pays[1]. De plus, la crainte que la criminalisation engendre de la prostitution clandestine dans des lieux clos ou qu’elle empire les conditions des femmes prostituées ne s’est pas avérée. Mais surtout, criminaliser l’achat de « services sexuels » a un effet normatif sur la société. On envoie un message clair que la prostitution constitue une forme de violence fondée sur l’appropriation et l’exploitation, bref, que le corps et la sexualité des femmes ne sont ni à vendre, ni à prendre.
 
Le parlement canadien a adopté, en octobre 2014, un projet de loi s’inspirant du modèle suédois, visant à dépénaliser les personnes prostituées et à criminaliser les clients prostitueurs, mais les effets concrets de cette approche restent à voir. Il est permis de douter des visées de cette approche en matière de sécurité des personnes prostituées et d’avancées pour la justice sociale, sachant que le gouvernement canadien coupe depuis plusieurs années dans le filet social, ce qui s’avère le meilleur moyen d’acculer les femmes à céder – et non à consentir – à la prostitution. En principe, ce modèle s’accompagne de mesures sociales mises en place pour encourager la sortie de la prostitution. Or, même en Suède, des groupes féministes dénoncent le manque de fonds attribués par l’État aux groupes communautaires pour répondre aux besoins des personnes prostituées.
 
Pour plusieurs féministes, l’un des écueils importants d’une approche abolitionniste de la prostitution est qu’elle se révèle difficile à concilier avec une critique de l’État, de la police et du système carcéral. Privilégier une approche de type « loi et ordre », assortie de peines de prison pour les clients de la prostitution, pose effectivement une série de problèmes qu’Amnistie pense régler avec la dépénalisation. S’en remettre à un système judiciaire au service des dominants peut effectivement paraître aberrant à plusieurs égards ; et que dire de la violence policière à l’encontre des personnes prostituées ? Ou du profilage racial qui cible les profiteurs racisés de l’industrie du sexe en épargnant ou en protégeant ses bénéficiaires Blancs ? En même temps, comment s’assurer que l’ensemble des prostitueurs – clients ou proxénètes – cessent de considérer le corps et la sexualité des femmes comme une marchandise ?

À cet égard, des groupes comme le collectif féministe Les Sorcières[2] et quelques organisations anarchistes réfléchissent au-delà des divisions idéologiques sur la prostitution dans l’objectif de proposer une approche féministe abolitionniste critique de l’État. Avec ce défi comme horizon, les progressistes doivent refuser le sauf-conduit offert par le Conseil international d’AI aux prostitueurs de ce monde.

 


[1] Pour en savoir plus, voir S. Ricci, L. Kurtzman et M.-A. Roy, « La traite des femmes pour l’exploitation sexuelle : entre déni et invisibilité », Les Cahiers de l’IREF, no 4, 2012.