Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

Retrouver la beauté – Entrevue avec Jean Bédard

Par : Jean-Claude Ravet

Écrivain, philosophe et intervenant social, Jean Bédard s’est penché sur la profondeur de l’être dans son rapport éthique et spirituel au monde et à la nature à travers une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels les romans Marguerite Porète, l’inspiration de Maître Eckhart (VLB, 2012) et Le chant de la terre innue (VLB, 2014). Il a également publié les essais Le pouvoir ou la vie (Fides, 2008) et L’écologie de la conscience (Liber, 2013). Désirant joindre la parole aux actes, il a fondé au Bic, avec son épouse, la ferme SageTerre, en 2004, un lieu de création d’un mode de vie alternatif où s’incarne l’idéal d’une écologie intégrale. Il a bien voulu nous accorder cet entretien.
 
 
L’amour du monde est un thème omniprésent dans votre œuvre, en particulier dans le cycle des Chants de la terre, qui porte principalement sur le rapport à la nature des peuples innu et inuit. On y retrouve l’expression et la reconnaissance des liens qui nous unissent à la nature, aux plantes, aux animaux et aux autres humains. Comment cette conscience émerveillée d’appartenir à la vie, à la Terre, est-elle née chez vous ?
 
Jean Bédard : Tout a commencé durant la Révolution tranquille. Alors que nous luttions pour notre liberté, profitant de l’instabilité du moment, trois idéologies mondiales nous ont déracinés : « l’économisme », où la raison du travail devient exclusivement le profit des plus riches au détriment des pauvres et de l’environnement ; le « relativisme moral », dans lequel les valeurs n’ont plus de signification puisque tout est voué à une mort définitive ; le « scientisme matérialiste », qui explique tout par la science et laisse entendre que ce qui n’a pas d’explication scientifique n’a pas de réalité. Dans ma vie, ce déracinement s’est présenté comme une rupture me laissant dans le désarroi. Qu’on me comprenne bien, je n’étais pas nostalgique ; je ne voulais pas retourner en arrière. J’avais plutôt le sentiment que nous avions été trahis : alors que nous voulions nous libérer des absurdités évidentes d’un catholicisme sclérosé, nous avons été enrôlés dans une économie absurde.
 
Nous voulions nous rapprocher d’une solidarité, d’une justice, d’une identité plus fidèles à nos racines premières et à nos racines amérindiennes (le respect de la nature), mais nous avons été jetés dans un courant mondial de déracinement où l’être humain n’est plus qu’un consommateur et un urbain serviteur du « profit ». Nous avons remisé Duplessis, nous avons créé et réformé plusieurs institutions sociales, mais pendant ce temps-là, les banques ont pris le contrôle de nos politiques (par la menace d’une décote notamment) et les médias populaires, le contrôle de nos esprits. L’économisme, le relativisme, le scientisme avaient déjà empoisonné notre volonté d’affirmation nationale. Alors pourquoi faire un pays s’il est aussi déraciné que les autres, aussi prisonnier d’une course folle contre l’environnement ?
 
Ne pouvant tout simplement pas vivre dans un tel vide, j’ai entrepris une longue marche pour nettoyer mes racines et les réenfouir dans de la bonne terre, espérant ainsi participer à la naissance d’un pays futur où il y aurait de l’air à respirer, de l’eau à boire, des champs de bonne terre et des forêts vivantes.
 
Du côté de mon rapport avec le christianisme, je me suis consacré à laver le bébé et à jeter l’eau sale ; à travers les spiritualités amérindiennes, j’ai rétabli le cordon ombilical qui me reliait à la Terre. J’ai retrouvé la joie de dépendre de la grande nature rayonnante. Le soleil, l’air, l’eau, les minéraux qui traversent les feuilles et les racines des plantes qui nous nourrissent ne sont pas qu’un sang qui circule pour nous garder vivant, mais la vie même avec son âme, son esprit, sa créativité, son débordement. La vie jouit d’elle-même à travers notre conscience, c’est cela la beauté retrouvée.
 
On me dira que je projette sur la nature ma propre conscience, que je me fais du cinéma sur des flancs de montagnes pour me rendre le monde supportable. C’est le contraire qu’il faut penser, c’est nous les enfants de la terre, c’est nous qui arrivons après des milliards d’années d’un grand jaillissement de vie ; c’est donc nous qui sommes un lieu d’intériorisation de la beauté. La vie se jette en nous dans une pleine réflexion sur elle-même.
 
Pour être plus précis, la beauté, ce n’est pas nous qui la faisons en projetant nos aspirations sur le monde, et à vrai dire, il ne suffit pas, non plus, que la vie nous habite pour que nous trouvions le monde beau. La beauté surgit de notre relation avec la nature. Il faut être deux pour aimer. On trouve le monde beau lorsque nous entretenons avec lui une relation réciproque visant à agrandir, à adoucir, à embellir, à rendre plus sensuelle, plus tendre, plus juste, plus facile notre vie terrestre.
 
Pour vous, la bonté serait la réponse proprement humaine à la beauté du monde – qui englobe aussi, bien que cela puisse sembler paradoxal, la laideur et le mal. Pouvez-vous nous expliquer davantage votre point de vue ?
 
J. B. : Il est vrai que la nature n’est pas tendre. Le combat pour la vie est parfois terrible, et au bout : la mort. Mais la mort est la plus grande certitude de la plus grande incertitude : nous sommes certains de mourir, mais personne ne sait ce que cela veut dire. L’homme peut donc imaginer la nature bien pire qu’elle n’est. Ce qui me fascine dans les civilisations beaucoup plus profondément ancrées dans le temps que la nôtre, comme les Innus, c’est qu’elles avaient développé une culture de la joie qui nous étonne encore. Quant à nous, à force de dramatiser la souffrance naturelle et la mort, nous y avons ajouté de notre propre initiative l’esclavage, la guerre, la torture et bien d’autres cruautés.
 
La beauté, source de joie, ne s’impose pas. On trouve beau par acte de la conscience. Un biologiste peut arriver à trouver beau le travail des bactéries dans l’intestin. Il perçoit et il admire l’intelligence suréminente de la société hypercomplexe des bactéries. Une sage-femme trouve beau un accouchement, un travailleur social aime le malheureux pour la dignité qu’il arrache à la souffrance… Sans l’acte de trouver beau, la connaissance ne conduit nulle part. Sans la beauté, la nature n’est que le grouillement du hasard dans les cendres d’une explosion brutale. Et devant l’absurde, l’homme surajoute les pires malheurs aux rigueurs déjà suffisantes de la nature.
 
Trouver beau est donc une grande tâche, une victoire nécessaire à la bonté vis-à-vis de soi et des autres, parce qu’il faut avoir le goût de vivre pour ensuite vouloir améliorer les conditions de la vie plutôt que de les aggraver. On ne peut pas être meilleur que la vision que l’on a du réel. Si on perçoit le réel cruel et mortel, nos comportements deviennent cruels et mortels. Si on perçoit la nature comme une œuvre déjà belle qui demande la conscience pour arriver à plus de confort, on inventera la bonté pour mieux prendre soin de notre maison commune.
 
Cependant, trouver beau constitue un travail considérable. La conscience ne peut se retrancher sur des traditions qui ont perdu toute crédibilité. Et, pourtant, on ne peut pas non plus rompre simplement avec le passé, car c’est toujours le meilleur moyen de le reproduire. Il nous faut donc avoir le courage d’élaguer nos racines, de jeter ce qui est mort et sclérosé, et de réenfouir le meilleur de nous-mêmes le plus directement possible dans la réalité la plus désillusionnée qui soit. C’est le travail du philosophe, de l’écrivain, de l’artiste, de l’agriculteur d’unir le souci de vérité à la nécessité de l’espoir, de trouver dans la vie de quoi nous émerveiller et nous nourrir.
 
L’amour de Dieu et l’amour du monde sont pour vous étroitement reliés. Mais en même temps, dans l’histoire et aujourd’hui, l’amour de Dieu, pour certains croyants, s’exprime dans la haine du monde et de la vie. Est-ce lié au pouvoir et à la peur de la vie ? Une spiritualité liée à l’amour du monde exige-t-elle au contraire un accueil confiant de la fragilité ?
 
J. B. : Les trois monothéismes nés au Moyen-Orient – le judaïsme, le christianisme et l’islam –, malgré plusieurs semonces de sages, de prophètes et de Jésus lui-même, sont restés profondément misogynes. La misogynie fait appel à une répulsion presque viscérale de tout ce qui est organique et nourricier, et ce, en vue du triomphe d’une volonté de contrôle. Cette misogynie va se projeter sur le corps, la vie, la nature, la sexualité… Mais le corps n’est pas une mécanique, on ne le maîtrise pas comme une automobile ou un ordinateur. À s’acharner contre les désirs du corps et du cœur pour prouver une supposée supériorité du masculin sur le féminin, on entre résolument dans des perversions destructrices.
 
Au fond de ce gouffre, nous retrouvons la peur qu’engendre notre dépendance complète vis-à-vis de la nature, vue comme femme et mère première. Et si on enlève Dieu, cette dépendance devient absolue, insupportable. Il n’y a plus de « médiateur garantissant la bonté » entre nous et la nature. Ce que j’essaie de dire, c’est que dans l’ordre de la grande nature universelle, l’enfant ne sort jamais du ventre de sa mère : nous sommes, toute notre vie, dans ce ventre. Nous dépendons de la sève des plantes qui nous nourrissent, de l’oxygène qui circule dans l’utérus, des fluides nourriciers qui irriguent les plantes… C’est une question de vie ou de mort. Si nous ne retrouvons pas le bonheur de dépendre d’une sorte de maternité universelle, nous ne survivrons pas. Cela ne se produira pas seulement parce que nous aurons déséquilibré la température, pollué l’air et acidifié les océans ; ce sera surtout parce que nous n’aurons plus le goût de vivre.
 
Nos monothéismes ont surdéveloppé un Yahvé royal, un dieu Père, un Allah surpuissant, pour nous protéger d’elle, la nature supposément cruelle. Mais la « Source transcendante » ne peut être qu’en accord avec elle. Les sociétés misogynes sont destructrices de la nature, et ce, d’autant plus compulsivement que le « Père » (Source transcendante) serait mort, comme l’annonçait Nietzsche. La mort du « Père » n’a pas apaisé la misogynie contre dame nature, elle a transformé la nature en mécanique à dominer. Accepter le féminin, c’est accepter que notre naissance a été un acte, que notre vie est à chaque instant un acte, que cet acte est une relation, que l’on ne peut échapper à cette relation. Elle sera amour ou haine, mais elle ne pourra jamais être une relation de sujet à objet, c’est-à-dire une non-relation, une exploitation.
 
Si je me suis intéressé aux peuples innu et inuit, c’est que dans leur état premier, ce sont des civilisations fondées sur une communauté des âmes, qui englobe tous les êtres vivants. Appartenir à cette communauté, y être dépendant pour sa vie et son renouvellement, n’est pas une humiliation ni une méprise ; c’est au contraire participer à une grande fête, à un chant de la terre, à une hymne à la joie. Nous ne nous en sortirons pas sans une réconciliation réelle et sincère avec la vie telle qu’elle circule dans nos artères.
 
Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet, avec la collaboration d’Emiliano Arpin-Simonetti