Secteur Revue Relations

DOSSIER : Le pouvoir de la désobéissance civile

Résistance non-violente au Nitassinan

Par : Normand Beaudet

L’auteur est un membre fondateur du Centre de ressources sur la non-violence à Montréal

Une campagne de désobéissance civile des plus intéressantes s’est déroulée sur la Côte-Nord du Québec et au Labrador, à la fin des années 1980. Il s’agit de la lutte non-violente du peuple innu contre les vols à basse altitude (jusqu’à 30 mètres du sol) effectués par des chasseurs supersoniques de pays de l’OTAN dans cette région appelée Nitassinan. Les Innus se sont opposés au projet de transformer la base militaire canadienne en base permanente de l’OTAN, ce qui aurait eu pour effet de décupler le nombre de ces vols extrêmement bruyants – qui serait passé de 6000 à 100 000 par année – et des simulations de bombardements sur le territoire où ils vivent et chassent.

C’est en septembre 1988 que des Innus décident de passer à l’offensive en initiant une campagne de désobéissance civile. Une famille occupait déjà l’aire de bombardement depuis le début du mois de septembre. Le 15 septembre, une première manifestation est organisée sur la base de Goose Bay, dans la section réservée à l’aviation allemande. Soixante-dix personnes y participent, incluant des enfants et des personnes âgées. Toutes sont arrêtées et accusées de méfaits. Cette répression ne les décourage pas, au contraire. Sept jours plus tard, un autre groupe d’Innus, de tous les âges, occupe la section hollandaise de la base. Ils se couchent sur le sol (une pratique appelée die-in – variante du sit-in – comme s’ils étaient morts). Les 63 adultes et 15 enfants qui ont participé à cette action sont accusés de méfaits. 

La campagne se poursuit le 27 septembre. Deux cents Innus manifestent de nouveau, arrêtant les activités militaires pendant deux heures. Mais, cette fois, il n’y a aucune arrestation. Le 4 octobre, un groupe de personnes occupe le bout de la piste de décollage. Des vols militaires en provenance d’Europe sont retardés et un vol commercial est dirigé vers un autre aéroport. Sept personnes sont arrêtées, dont les leaders autochtones.

En mars, les Innus relancent leur campagne par des vagues successives d’occupation. Entre le 18 et le 23 mars, soixante-huit personnes sont arrêtées en essayant d’installer leur tente sur la base militaire de Goose Bay.

Cette résistance courageuse des Innus suscite l’appui de groupes pacifistes et antimilitaristes du Québec et du Canada. À l’occasion du procès de ceux qui se sont fait arrêter en octobre, une Journée de résistance à la militarisation du Nitassinan est organisée à Ottawa, le 6 avril 1989. Un cortège funèbre part de la colline parlementaire pour faire le tour des consulats impliqués dans le projet d’expansion de la base aérienne. Très tôt le matin, des manifestants préalablement formés à l’action non-violente se rendent en face de l’entrée principale du quartier général du ministère de la Défense pour effectuer un sit-in sur le pont Mackenzie et empêcher ainsi l’accès au principal centre de décision militaire du Canada. Une dizaine de manifestants sont arrêtés. Dans un communiqué, les participants à l’action affirment leur détermination ainsi : « Nous déclarons ici aujourd’hui notre volonté résolue de poursuivre notre mouvement de résistance jusqu’à ce qu’un terme soit mis à la violence des essais de guerre. »

Un autre blocus humain a lieu au ministère de la Défense, le 14 novembre 1989, provoquant l’arrestation de 121 personnes. Un an plus tard, le 16 novembre 1990, à la clôture de la Marche pour la liberté au Nitassinan, partie d’Halifax en août, 116 personnes sont arrêtées devant le même ministère. Parmi celles-ci on retrouve Daniel Ashini, chef de bande de Sheshatshit, Jackie Ashini, Elizabeth Penashue et Maurice Penashue, des leaders innus de la campagne de désobéissance civile au Nitassinan.

Cette action, organisée par l’Alliance pour l’action non-violente, est un point culminant dans cette campagne. Pour la première fois, des militants pour la paix et des Innus participent conjointement à une même action de désobéissance civile.

Le projet d’expansion de la base militaire de l’OTAN a finalement été abandonné, avec la fin de la guerre froide et le démantèlement du Mur de Berlin, l’intensification des offensives militaires à basse altitude ayant, selon la version officielle, perdu sa « raison d’être ».