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DOSSIER : Regards critiques sur la science

Regards critiques sur la science

Par : Jean-Claude Ravet

« Les chercheurs ne sont plus formés dans la lenteur […] Enfermée dans son rapport de soumission et de connivence au progrès productiviste, la science ne s’adresse aujourd’hui qu’à une sélection d’interlocuteurs : l’État et l’industrie. »

Isabelle Stengers, Une autre science est possible

 

Encore aujourd’hui, beaucoup de gens, malheureusement, dénigrent la science pour ne pas confronter leurs croyances à l’épreuve du réel ; c’est le cas, par exemple, des fondamentalistes religieux ou des climatosceptiques, qui refusent de remettre en question leurs manières de vivre. Quand il parvient à empêcher ou à freiner des mesures éducatives, de santé ou écologiques essentielles au bien commun, cet enfermement dans l’ignorance volontaire dépasse les simples considérations de choix personnels.

Mais la science n’est pas pour autant au-dessus de tout soupçon, comme le laisse croire le faible nombre d’analyses critiques sur le sujet dans les médias. S’en priver sous prétexte que ces analyses feraient le jeu de franges réactionnaires de la population, c’est consentir à se mettre soi-même des œillères. L’idéologie – comprise ici comme représentation falsificatrice du réel – peut, en effet, s’infiltrer dans tout discours, même scientifique ; de même, la science – parce qu’elle occupe une place centrale dans la société – peut être instrumentalisée et mise au service d’intérêts peu avouables : enrichissement personnel, cupidité de multinationales, contrôle social et politique, modelage des comportements, etc.

Par ailleurs, depuis l’essor fulgurant des technosciences – dans les biotechnologies, la génétique, les neurosciences, l’intelligence artificielle, l’informatique, pour ne nommer que ces quelques domaines de pointe –, celles-ci génèrent d’énormes promesses et attentes… et beaucoup d’argent à la clé. Cela peut pousser des chercheurs, des groupes de recherche ou des multinationales qui les financent à trafiquer à leur avantage des rapports scientifiques, ou à écarter et taire ceux qui vont dans le sens contraire de leurs intérêts comme cela s’est vu trop souvent.

De plus, de nombreuses applications concrètes de ces nouvelles technologies ne vont pas sans poser des problèmes éthiques importants – destruction de la nature, manipulation de la vie, deshumanisation[1]… Sans compter que les discours des scientifiques qui en font la promotion s’arriment très souvent à des conceptions du monde, de la vie et de l’être humain qui sous-tendent de graves bouleversements dans les relations humaines et nos rapports avec la nature et le vivant, danger que la philosophe Hannah Arendt associait déjà en 1956, dans Condition de l’homme moderne, à une profonde « envie d’échapper à la condition humaine ». Aussi, on ne peut faire l’économie d’une réflexion critique, de discernement éthique et de débats démocratiques à l’égard de la science, sans risquer de s’enfermer dans une impasse catastrophique.

Cette responsabilité citoyenne et plus largement politique est d’autant plus urgente que pullulent dans les médias des discours drapés de scientificité qui promeuvent pourtant la fatalité : l’avenir serait désormais tracé d’avance, le progrès technique dictant la marche à suivre aux individus comme à la société qui n’auraient dorénavant qu’à s’adapter, sans plus.

Dans cette fabrique de l’opinion, l’effet d’annonce joue un rôle central. Le « Projet du cerveau humain » (Human Brain Project) en est un bel exemple. Des milliards de dollars de fonds publics y sont investis pour simuler le fonctionnement du cerveau humain au moyen d’un superordinateur. On fait ainsi planer des réalisations fantasmagoriques parfaitement irréalistes par rapport à l’état actuel de la recherche, ce qui délie les cordons de la bourse de l’État – et pousse les actions boursières à la hausse. Ce qui est plus pernicieux encore, c’est qu’on fait croire par-là que le cerveau pourrait se réduire au fonctionnement d’une machine et être dissociable du corps et du monde auxquels il est inextricablement lié.

Or, cette conception étriquée de l’être humain en vient à s’imposer de plus en plus dans les médias. Elle émane notamment de chercheurs dans les domaines des technosciences et de l’intelligence artificielle (IA), dans lesquels prédomine le courant physicaliste des sciences, réduisant le vivant, comme toute matière, à ses composantes physicochimiques. Dans un colloque sur l’IA, un conférencier et psychologue cognitiviste à qui j’exprimais mon inquiétude face à ce genre de réductionnisme me répondait tout bonnement : « Mais si l’être humain n’est pas une machine, c’est quoi ? »

À ce propos, le livre Homo deus de Yuval Noah Harrari, devenu un véritable succès de librairie mondial, traduit en 40 langues, est emblématique d’une certaine manière d’utiliser la science à des fins idéologiques en faisant valoir un courant scientifique axé sur l’ingénierie du vivant – dont le transhumanisme, que louange l’auteur, est la face extrême[2] – comme étant la science. Chez cet historien israélien, une hypothèse scientifique tient lieu de certitude. Tout au long du livre, en effet, ses arguments reposent sur ce qu’il qualifie, paradoxalement, de « dogme scientifique », constamment rappelé comme leitmotiv : tout organisme vivant n’est fondamentalement qu’un ensemble d’algorithmes, qu’un système de traitement de données. Les références à des articles scientifiques faisant état d’expériences en laboratoire abondent en ce sens, desquels sont extrapolées des « vérités » sur la vie, l’humain, la société, les comportements, les croyances, etc. Le procédé carbure aussi à l’effet d’annonce fantasmagorique qui lui permet de tracer « l’histoire de l’avenir », escamotant ou banalisant les risques et dérives. Nous avons affaire à un scientisme décomplexé pour qui la science, elle-même réduite à un courant éminemment réductionniste, non seulement explique tout, mais dicte aussi les meilleures façons d’être et de vivre. Les comportements, par exemple, ne sont que des processus physicochimiques ; les désirs « qu’une configuration de neurones qui déchargent », manipulable à souhait au moyen d’électrodes ; et la conscience, « créée par des réactions électrochimiques », ne serait qu’un avantage évolutif devenu inutile et même parfois encombrant, qui devrait être remplacé progressivement par la technologie, plus fiable. Ainsi le dit « l’orthodoxie de la science », qui ne sert qu’à légitimer les fantasmes les plus fous des régimes totalitaires – comme des soldats qui, grâce à des puces implantées dans le cerveau, pourront décupler leur capacité à atteindre leurs cibles et ressentir, en sus, du bonheur. Mais au-delà de ces prédictions futurologiques, c’est le présent qu’on vise à façonner idéologiquement.

Ce qui est d’autant plus préoccupant, c’est le fait que nous n’avons pas affaire à de simples écrivains, fussent-il très populaires. Ce sont des multinationales parmi les plus riches et puissantes de la planète, comme Google et Amazon, IBM, Apple, Microsoft, Facebook, qui soutiennent cette conception étriquée de la vie et de l’être humain. N’est-elle pas adaptée en tous points à l’emprise grandissante des nouvelles technologies sur nos vies, source de profits juteux ?

Il n’est pas anodin non plus que cette idéologie s’arc-boute sur les technosciences au moment même où la société est devant l’impasse à laquelle nous a acculés la crise écologique et climatique générée par la globalisation capitaliste. Cette idéologie et ces technosciences se présentent comme des moyens d’en sortir sans rien changer au productivisme, au consumérisme et au rapport instrumental à la nature – réduite à une simple réserve de ressources à exploiter –, qui sont pourtant les causes de cette crise. Ne doit-on pas, au contraire, tirer les freins d’urgence d’une locomotive emballée qui entraîne avec elle la science ? Il est plus que temps de revisiter le rêve des Lumières, qui a porté le développement de la science moderne – la maîtrise et la possession totales de la nature –, mais qui a, à plusieurs égards, viré au cauchemar[3] ; de contrebalancer l’excès d’objectivation et de rationalisme privilégiés en Occident, qui nous a rendus de plus en plus étrangers à la vie ; de rétablir les liens qui unissent la raison aux émotions, aux sentiments, à l’expérience sensible, qui favorisent un rapport subjectif à la vie dont nous sommes partie intégrante ; et, enfin, d’orienter la science dans la compréhension de la singularité du vivant, de telle manière qu’elle nous accompagne et nous aide dans cette nouvelle manière d’être au monde.

Dans ce changement de cap, l’éthique comme le politique ont un rôle important à jouer pour s’affranchir du paradigme de l’ingénierie du vivant et de la tutelle des pouvoirs financiers qui risquent, sinon, de dicter la marche à suivre à la société.

 

[1] « Technoscience : la boîte de Pandore », Relations, no 734, août 2009.
[2] Voir « Le corps obsolète ? L’idéologie transhumaniste en question », Relations, no 792, octobre 2017.
[3] Voir « Danger : impasse du progrès », Relations, no 780, octobre 2015.