Secteur Revue Relations

DOSSIER : Quand nos repères sont bousculés – Décolonisation, migrations, crise écologique

Quand nos repères sont bousculés – Décolonisation, migrations, crise écologique

Par : Emiliano Arpin-Simonetti

« Quoi qu’il en soit, le déclin des capacités d’intégration des États occidentaux fait du conformisme politique une issue peu vraisemblable. Il me semble plutôt que la tension irrésolue entre universalisme et particularisme ouvre la voie à un éloignement de l’européocentrisme occidental par le biais de ce qu’on pourrait appeler un décentrement systématique de l’Ouest. »

Ernesto Laclau, La guerre des identités

 

Ce n’est pas d’hier que l’hégémonie occidentale sur le monde est contestée, que ce soit sur le plan géopolitique, économique ou culturel. Dès les années 1960-1970, les multiples mouvements de décolonisation et de libération entament une profonde remise en question de la domination coloniale et des présupposés universalistes de la modernité occidentale, incluant dans le domaine des savoirs et de la connaissance. Depuis quelques décennies, la fin de l’hégémonie étasunienne se confirme de plus en plus, annonçant un monde multipolaire dans lequel l’Occident voit relativisées ses prétentions à incarner l’universel.

Ce n’est pas d’hier, non plus, que Relations se penche sur ces questions, qui suscitent réflexions et analyses dans nos pages depuis les années 1970. Plus récemment, notre dossier intitulé « Un monde qui vacille » (no 770, janvier-février 2014) prenait d’ailleurs de front les aspects géopolitiques de ce qu’on peut concevoir comme un « décentrement » du monde. Sur le plan de l’imaginaire, cette réalité bouscule toutefois de plus en plus les représentations que nous avons de nos sociétés occidentales et de l’Occident en général. Ce qui explique sans doute en partie ce sentiment d’insécurité, de peur, d’inconfort, qui semble s’amplifier ces dernières années. Chaque nouveau tweet ubuesque du président des États-Unis – sans oublier l’explosion des mouvements politiques d’extrême droite – exposent à quel point la supériorité qu’aurait conférée à l’Occident sa modernité et son système économique et politique libéral s’émiette de jour en jour. Chaque nouvelle sur l’étendue de la dévastation environnementale nous rappelle que notre mode de production et de consommation engendre la pire menace que l’humanité n’ait jamais eu à affronter. Et ce qu’on a appelé la « crise migratoire » pousse un nombre croissant d’États à se retrancher dans une forteresse dressant ses murs tantôt physiques, tantôt policiers, administratifs ou législatifs, renonçant progressivement au devoir d’accueil et d’hospitalité que commande pourtant ce supplément d’âme de la modernité occidentale que constitue (ou constituait ?) l’universalisme des « droits de l’Homme ».

S’il peut être hasardeux de chercher des corrélations directes entre ce décentrement du monde et certains phénomènes sociaux plus circonscrits liés à l’identité, difficile de penser que les transformations en cours à l’échelle géopolitique n’ont aucun effet sur la vie sociale et politique des différentes nations occidentales. Ne serait-ce que sous la forme du déclinisme nostalgique qui s’exprime sous la plume de plusieurs de nos intellectuels médiatiques et autres chroniqueurs-militants, ou encore dans un slogan comme « Make America Great Again », on peut sentir que l’imaginaire de la toute-puissance occidentale est atteint, et que sa blessure d’orgueil est porteuse des germes d’une violence de moins en moins retenue.

Que cette réaction (c’est le mot) prenne en grande partie pour cible les personnes et les groupes qui ont historiquement été dominés dans le cadre de l’entreprise coloniale occidentale – Autochtones, minorités racisées, femmes, etc. – ne devrait pas nous surprendre. Ces groupes, et surtout les mouvements sociaux et politiques qui continuent de porter leurs demandes d’égalité, mettent en effet au jour une crise profonde dans l’identité blanche. Celle-ci est indissociable des représentations individuelles et collectives qui se sont forgées à travers un processus historique ayant instauré un ordre mondial au sommet duquel trône l’Occident. Cette modernité a conféré aux Occidentaux une capacité de maîtrise et de contrôle sur le monde, la nature et les populations (par la technique, entre autres) afin d’en extraire une valeur procurant un certain confort matériel, social ou symbolique auquel d’autres n’ont pas accès. Être blanc, c’est donc consciemment ou non regarder le monde et la place qu’on y occupe depuis le sommet d’une hiérarchie instaurée par le colonialisme. Ce sommet a évidemment une topographie variable – il y a des degrés de « blanchité » –, mais lorsqu’on s’y trouve, il est toujours difficile de voir ceux et celles qui sont en bas.

Or, ce que révèle la crise actuelle de ce rapport au monde, c’est justement le sentiment de perte d’une certaine maîtrise sur le monde et d’effritement d’une situation privilégiée, entre autres parce que les luttes des dernières décennies ont permis à certaines minorités d’améliorer leur sort et parce que l’essor des pays dits émergents – notamment la Chine – est perçu comme une menace. Par ailleurs, la crise écologique remet en question les fondements mêmes d’un rapport au monde fondé sur la maîtrise et l’exploitation de la nature – que ce soit en vue d’une accumulation infinie de profit ou d’une redistribution visant à soutenir la surconsommation de masse et la croissance économique.

On voit dès lors à quel point certains repères et aspects centraux de la vision du monde façonnée par la tradition politique et philosophique de la modernité occidentale sont bousculés plus que jamais, et ce, tant à droite qu’à gauche du spectre idéologique. C’est palpable, on le sait, au Québec comme ailleurs. Les luttes autochtones et les mouvements migratoires, par exemple, remettent en question la conception moderne de la citoyenneté et de la souveraineté étatique sur le territoire. Un certain universalisme, relativement uniformisant et conçu à partir des repères culturels (naturalisés) de la majorité, est également battu en brèche, que ce soit dans sa version libérale, socialiste ou féministe. Et que dire de l’idéologie du progrès, indissociable d’une mainmise technique sur le monde et d’un certain productivisme…

Les défis que posent ces « décentrements » se manifestent de différentes manières un peu partout en Occident, qui est bien sûr loin d’être un bloc homogène et au sein duquel existent des hiérarchies et des dominations, même entre Blancs. Le cas du Québec est assez particulier en ce sens. Issue du projet colonial français puis conquise par l’empire britannique et dominée au sein de la confédération canadienne, la société canadienne-française a longtemps revendiqué son inscription dans la civilisation et la modernité européennes avant de s’identifier aux peuples colonisés (à l’exclusion des Premières Nations), au tournant des années 1960. La construction de l’État québécois moderne qui a suivi, incarnée par le slogan « maîtres chez nous », a donc été vécue comme un moment d’émancipation – voire de décolonisation – pour une majorité historiquement dominée. Mais ce moment, en particulier la construction des grands complexes hydroélectriques dans le nord, a été vécu comme une invasion et une dépossession par certains peuples autochtones. Le récent ouvrage Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes de Zebedee Nungak (Boréal, 2019), qui a été un des négociateurs inuit de la Convention de la Baie-James, expose cette perspective qui commence à peine à pouvoir être entendue du grand public tant elle heurte les poncifs du récit identitaire de notre modernité triomphante. Ce seul exemple illustre aussi à quel point il est difficile de voir et d’accepter que même ce que l’on identifie comme étant progressiste peut s’inscrire – à notre corps défendant – dans un rapport au monde fondé sur la domination qu’il importe de transformer.

Vouloir décoloniser notre modernité pour entendre l’interpellation des groupes qui sont toujours victimes de colonialisme ne revient pas pour autant à vouloir faire table rase de notre histoire complexe en ce qui a trait au fait colonial, ni faire preuve d’une xénophilie pathologique qui n’arrive à voir beauté et grandeur que dans « l’autre » non blanc[1]. Cela ne veut pas dire, non plus, rêver d’un retour à une ère prémoderne fantasmée, mais bien sauver d’elle-même la tradition moderne et l’idéal d’émancipation qu’elle porte. Il s’agit en somme de trouver des terrains communs avec ceux et celles qui sont exclus ou victimes de nos institutions et de notre rapport au monde afin d’élargir nos conceptions du commun. Et, à partir de la solidarité des luttes innombrables pour l’égalité, la démocratie et la sauvegarde de notre maison commune, construire de nouvelles formes, pluralistes, de modernité et d’universalisme – que d’autres appellent pluriversalisme[2]. Ces nouvelles formes seront forcément différentes de celles que nous connaissons. Elles redéfiniront sans doute la façon dont nous nous représentons comme peuple – tant au Québec qu’ailleurs en Occident – et exigeront des débats difficiles pendant encore plusieurs années. Mais c’est ce genre de travail, parfois fastidieux et harassant, que requiert la voie démocratique, la seule capable d’accoucher d’une solution véritablement juste aux chambardements de notre époque.

 

[1] Voir E. Arpin-Simonetti, « Décoloniser la modernité québécoise. Réponse à Jean-Marc Piotte », blogue de Relations, le 1er septembre 2016.
[2] Voir Fatima Hurtado López, « Universalisme ou pluriversalisme ? », Tumultes, vol. 1, no 48, 2017.