Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

La force de l'indignation

Relations no 747
mars 2011

ACHETER LA VERSION PAPIER

Du même auteur

Pour Hélène Pedneault

Pour Hélène Pedneault

Par : Pol Pelletier

L’auteure est comédienne, dramaturge, metteure en scène et pédagogue

L’indignation à quelque chose à voir avec la force de la terre. La Terre-mère. Hélène Pedneault en était porteuse, comme Pol Pelletier, qui évoque un épisode dramatique dans un cri de douleur.

En 1999, à la demande de la Maison de la culture Mont-Royal qui désirait honorer le 10e anniversaire de Polytechnique, j’ai écrit et joué un texte de théâtre qui était un long hurlement d’indignation : Cérémonie d’adieu. En 2001, j’ai failli mourir. De 2002 à 2004, j’ai retravaillé le texte en me disant : je dois dire ce que j’ai vu avant de mourir.

Le spectacle raconte l’histoire de l’humanité en posant la question : qu’avons-nous fait des femmes? Il aboutit au Québec des 30 dernières années; il nomme la longue marche vers la mort de notre peuple et les innombrables mises à mort de femmes. 

Voici un extrait du spectacle.

(L’actrice appelle des femmes qui l’ont précédée : Gabrielle Roy, Anne Hébert, Simone de Beauvoir…)

« Hélène?

Hélène, je te demande pardon!

Hélène Pedneault a été ma contemporaine. Une authentique écrivaine publique (journaliste, essayiste, chroniqueuse, scénariste, auteure de chansons, dramaturge) et aussi organisatrice de spectacles, agente d’artistes, metteure en scène, attachée de presse, critique culturelle, intervieweuse, grande gueule et militante infatigable. Elle est selon moi la plus grande mère nourricière de la culture québécoise. Sans relâche, elle nous fait voir qui nous sommes au Québec! Et elle crie! 

Un de mes buts dans la vie, disait-elle, c’est de préserver à tout prix mon capital d’indignation. 

C’est Hélène la visionnaire qui nous a permis de redécouvrir une dramaturge de génie, Françoise Loranger, qui a écrit des pièces de théâtre dans les années 1960. Françoise était tombée complètement dans l’oubli. En 1994, Hélène Pedneault a eu l’idée de faire un collage de ses œuvres et d’en faire une lecture publique. Françoise était âgée et malade. Elle considérait que cette humble soirée dans une humble maison de la culture était le moment et le lieu de sa « résurrection »! Six mois plus tard, elle mourait. 

Après sa mort, Hélène a proposé à Radio-Canada de reprendre un téléroman écrit par Françoise dans les années 1960, Sous le signe du Lion. Cela a été fait en 1997 avec un immense succès. C’était puissant et totalement d’actualité. Hélène, amie de Françoise Loranger, était responsable de l’adaptation. Radio-Canada décide alors de produire une suite à ce téléroman qui a remporté un Gémeau. De septembre 1997 à mai 1998, Radio-Canada demande donc à Hélène d’écrire de nouveaux épisodes. Neuf mois exactement, le temps d’une grossesse. À la fin de ces neuf mois, Radio-Canada annonce à Hélène que le projet lui est enlevé et donne le bébé à Guy Fournier qui n’a aucune affinité avec l’univers de Françoise Loranger.

C’est Hélène qui a fait renaître Françoise. 

Françoise est morte.

Hélène est exclue. 

La chaîne est cassée. 

Guy Fournier hérite du travail d’Hélène. 

De façon insensée, gratuite et cruelle, il se met, en plus, à insulter Hélène et Françoise dans les journaux (La Presse du 23 mai et du 7 juin 1999).

Personne ne se porte à la défense d’Hélène. 

70 personnes impliquées dans cette aventure télévisuelle à succès, tous et toutes comblés de participer à un téléroman qui enfin était intelligent! Pas un mot n’a été prononcé pour exiger que la mère du projet reste à son poste!

J’ai honte. » 

Le texte qui précède a été écrit en 1999. Hélène était vivante à l’époque. Et elle ne voulait pas que je parle d’elle. Elle qui défendait tous les opprimés ne voulait pas qu’on la défende. Aujourd’hui, elle est morte.

 Le coup a été mortel.

Je l’ai rencontrée par hasard en 1998, peu après son cauchemar avec la télévision. J’ai vu, horrifiée, que son énergie vitale fuyait de partout. J’ai un don : je vois ce qui est dedans et ce qui entoure le corps des gens, avant que cela soit apparent dans la matière. Ce jour-là, une voix en moi a dit : Hélène va mourir dans la cinquantaine.

Le plus grand rêve d’Hélène, c’était d’être écrivaine, écrivaine du peuple écrivant pour le peuple. Écrire pour la télévision, c’était sa place, sa mission, son rôle. Son destin a été piétiné. 

Elle est morte 9 ans plus tard, en 2008, à 56 ans. D’un cancer des ovaires. 

On lui a arraché son bébé avec une brutalité et une misogynie meurtrières. Ses ovaires n’ont pas supporté. 

J’accuse la société Radio-Canada d’avoir assassiné Hélène. De la même façon qu’elle a assassiné Judith Jasmin. Les deux femmes sont mortes à 56 ans. 

Je m’accuse, je nous accuse, tous et toutes, d’avoir assassiné Hélène.

Radio-Canada est une manifestation puissante de notre inconscient collectif. Le grand phallus que l’on voit de très loin dans la plaine. 

Les ovaires d’Hélène portaient d’autres rêves. 

« Mes buts dans la vie sont : préserver à tout prix mon capital d’indignation, faire l’indépendance du Québec, et être une arme de réparation massive », disait-elle.   

Hélène était devenue grosse. Elle portait littéralement dans son corps le rêve de son peuple. Un peuple de femmes que nous détestons et que nous assassinons. Le projet d’indépendance de ce peuple était dans ses ovaires, il était tout son corps démesuré, enflé, souffrant. Il est mort avec le corps d’Hélène.

Je prophétise. Dans 20 ans, le peuple québécois n’existera plus.

Mais il restera une chose de ce peuple sacrificiel : l’essence du féminin. Ce sera son legs à l’humanité. Nous ne serons plus là, mais l’essence du féminin transformera l’humanité. 

Hélène je t’aime.

Merci Hélène. 

Ma définition de l’indignation : un mouvement de hérissement de toute la peau et un bruissement-soulèvement de tous les organes qui est dû à l’amour maternel.

On s’indigne quand on aime.