Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

Passionnées du monde

Par : Sophie Cloutier

L’auteure est professeure de philosophie à l’Université Saint-Paul, à Ottawa

Dans la tâche qui nous incombe de sauvegarder le monde, Rosa Luxemburg, Simone Weil et Hannah Arendt sont une puissante source d’inspiration.

« L’homme ne devient pas juste en sachant ce qui est juste, mais en aimant la justice. »
Hannah Arendt, La vie de l’esprit
 
Si la philosophie est souvent décrite comme un art de vivre et une source de consolation, la tâche de la personne intellectuelle qui cherche à comprendre le monde peut se révéler désespérante. En effet, comment ne pas désespérer devant le spectacle médiatique de la violence et des horreurs ? Au lendemain des attentats de Paris, et alors que des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants syriens ne trouvent plus de place sur cette terre, comment réagir face aux messages haineux, au repli identitaire et à l’obsession sécuritaire ? Face aux trop nombreuses oppressions dans le monde, comment garder espoir en l’humanité ? Comment aimer un monde qui semble aller à la dérive ?
 
Certains de nos contemporains, habitant des lieux privilégiés, pourront trouver réconfort en se retranchant dans la chaleur de leur foyer. En se barricadant à l’écart du monde, ils courent cependant le risque de devenir indifférents face au malheur des autres. D’autres trouveront leurs réponses dans le désir de soumettre le monde à leur domination afin de persister dans leur position de privilégiés et pour se maintenir du « bon côté » de la relation d’oppression. Ces deux attitudes illustrent, quoique de manière différente, le contemptus mundi (« mépris du monde ») qu’on retrouve dans l’histoire de la philosophie occidentale. Platon, déçu d’une démocratie qui avait condamné à mort Socrate, proposait de fonder une forme de monarchie bienveillante avec un philosophe-roi à sa tête, méprisant ainsi la réalité du monde humain marqué par la contingence, la pluralité et la liberté. D’autres philosophes ont tout simplement choisi d’abandonner le monde en se retirant dans la solitude, dans l’attente d’une vie meilleure au-delà ou dans la création d’utopies.
 
Embrasser des causes universelles
À contre-courant de cette tradition de condamnation du monde, trois femmes, Rosa Luxemburg, Simone Weil et Hannah Arendt, ont fait preuve d’un engagement passionné pour le monde. Ces trois figures de la pensée politique contemporaine illustrent de manière exemplaire l’amour du monde. Alors même qu’elles auraient pu se retirer de ce monde où elles ne trouvaient pas leur place, elles ont redoublé d’ardeur pour le sauver de la ruine. Elles ont sacrifié beaucoup de leur vie personnelle dans leur lutte contre les injustices ; aucune n’a eu d’enfant, mais elles ont néanmoins enfanté une riche postérité en inspirant de nombreuses femmes et hommes à poursuivre la tâche de sauvegarde du monde. Elles incarnent l’esprit de la pasionaria, c’est-à-dire la femme engagée dans une cause sociale et politique, celle qui est prête à lutter jusqu’à la mort pour ses idéaux.
 
Rosa Luxemburg, la marginale de la social-démocratie allemande de par son triple statut de femme, de juive et d’étrangère, n’a jamais abandonné sa lutte. Elle aurait pourtant pu se consacrer à plusieurs autres de ses passions, comme la botanique ou la zoologie, n’eût été que le monde qu’elle voyait offensait son amour de la justice et de la liberté. Simone Weil, au prix de sa santé, a travaillé à l’usine afin de comprendre dans sa chair la condition ouvrière. Même ses expériences mystiques et son penchant pour la contemplation ne l’ont pas détournée du monde. Au contraire, elle est morte dans une grande tristesse de n’avoir pu mener des missions plus importantes pour soulager le monde de la guerre. Et la philosophe juive allemande Hannah Arendt, alors même qu’elle aurait eu toutes les raisons de se retirer d’un monde qui la rangeait dans la catégorie des « indésirables », apatride, elle est demeurée l’obligée du monde.
 
Ces trois femmes ont en commun le désir de porter des causes universelles, refusant de se restreindre à leurs intérêts personnels, voire à la seule cause des femmes. Elles se sont consacrées à des luttes contre toutes les formes d’injustice avec pour seule motivation l’amour du monde, un souci du monde qui primait sur l’amour de soi. Le fait d’avoir été des marginales et des intellectuelles rebelles a probablement contribué à leur amour de la justice et les a incitées à porter attention aux « invisibles ». Leur amour du monde n’était pas naïf, elles mesuraient la difficulté d’aimer le monde tel qu’il est, avec sa part de mal et de souffrance, sans pour autant renoncer à leur esprit critique. Cet amour émanait d’un sentiment de responsabilité à l’égard du monde et ménageait ainsi un espace pour la critique. Avec leur regard lucide, leur attention portée sur les injustices et les périls de l’humanité, elles s’enracinaient dans le monde pour y faire face et le comprendre.
 
Un monde commun et vulnérable
Au contact de la pensée de ces femmes, on comprend que l’objet de leur amour est fondamentalement le monde commun, c’est-à-dire le réseau de relations que les êtres tissent entre eux. Le souci du monde exprime l’attention portée à la sauvegarde de la pluralité constitutive du monde. Chaque personne ayant une place particulière dans le monde, elle est du coup dépositaire d’une perspective unique pour le comprendre et le sens se dévoile dans l’échange entre nous sur ces différentes perspectives. Aimer le monde signifie s’en porter garant, en prendre la responsabilité pour le protéger de la désolation en s’assurant que tous et toutes y trouvent une place et peuvent s’insérer dans le réseau infini des relations humaines.
 
Dans notre époque marquée par les crises – migratoire, environnementale, économique, pour n’en nommer que quelques-unes –, nous sommes confrontés à la vulnérabilité du monde. Cette vulnérabilité appelle à en prendre soin, attitude qui contraste avec celle de domination propre à la modernité. Une voix différente tente de s’élever au-dessus du ronron des discours comptables. Quand on y prête attention, on s’aperçoit qu’elle a souvent la douceur d’une voix féminine, elle parle parfois le langage de la maternité dans son sens large, elle se soucie et prend soin des laissés-pour-compte de la société. Et surtout, elle n’a pas peur de dire « je t’aime ».