Secteur Revue Relations

DOSSIER : Notre ruralité en friche?

Pas de pays sans paysages

Par : Gérald Domon

L’auteur, professeur titulaire à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal, est directeur scientifique de la Chaire UNESCO en paysage et environnement

Longtemps marginale, la question de la protection et de la mise en valeur des paysages se retrouve de plus en plus souvent au cœur des débats publics.

Que ce soit à l’occasion des consultations préalables à l’adoption de la Loi sur le développement durable, de celles menées dans le cadre de la révision de la Loi sur les biens culturels, de l’implantation d’infrastructures majeures (par exemple Rabaska) ou de l’actuel déploiement de la filière éolienne, le paysage s’est avéré, au fil des ans, un enjeu incontournable pour l’aménagement et le développement des territoires ruraux. Est-ce une mode passagère ou, comme l’environnement il y a trente ans, une préoccupation nouvelle dont l’importance est appelée à croître au cours des années à venir? La réponse se trouve dans la reconnaissance des transformations profondes de nos rapports aux territoires.

 Opportunités pour les milieux ruraux

Historiquement, les milieux ruraux ont d’abord et avant tout été des territoires-ressources. Les rapports que les individus entretenaient avec eux étaient donc essentiellement centrés sur la production de biens (produits agricoles, matériels ligneux, etc.). Or, à une époque où les secteurs de la pêche et de la forêt sont marqués par des crises successives et où les agriculteurs ne représentent plus que 7 % de la population rurale, les individus qui continuent à entretenir des rapports de production avec le territoire sont aujourd’hui largement minoritaires. Pour la grande majorité des populations, c’est d’abord et avant tout la qualité des lieux et de l’expérience offerte qui amène à fréquenter et à habiter les territoires ruraux. 

Sur ce plan, les études ne laissent aucun doute quant à l’importance du paysage dans le choix des destinations touristiques et résidentielles. Le Québec s’inscrit ainsi dans une tendance lourde qui traverse la grande majorité des pays occidentaux. Aux États-Unis par exemple, l’analyse comparative des recensements (1990-2000) a très clairement fait ressortir l’influence directe des caractéristiques du paysage sur les flux de migration en milieu rural. Les régions les plus favorisées sont ainsi celles qui présentent un mélange de forêt et de milieux ouverts, une topographie plus marquée, des plans d’eau et des superficies de culture intensive limitées. Loin d’être une contrainte au développement, la protection et la mise en valeur des paysages offrent donc des opportunités nouvelles pour les milieux ruraux. De fait, les tendances sont à ce point marquées qu’il n’est pas interdit de croire qu’au cours des décennies à venir, le paysage est appelé à jouer un rôle au moins comparable à celui des ressources agricoles et forestières.
 

Cela étant admis, comment aborder la question du paysage? D’abord, en reconnaissant qu’il s’agit d’un objet complexe. En effet, celui-ci renvoie non seulement aux caractéristiques physiques du territoire (arbres, routes, bâtiments, etc.) mais également aux valeurs des individus et des collectivités qui le fréquentent et l’habitent. Ces « portions de territoire qui s’offrent à la vue » ne deviennent effectivement objets de préoccupation que lorsque les individus commencent à valoriser certains de leurs attributs – que ces valorisations soient d’ordre esthétique (un point de vue, un panorama), écologique (un milieu humide, une forêt mature), patrimoniale (une maison centenaire, une grange ancienne) ou autre.


Or, ces valorisations ne sont ni universelles ni intemporelles. Ainsi, la montée des valeurs environnementales est en voie de modifier profondément notre regard et notre appréciation des lieux. Du coup, en fluctuant dans le temps et dans l’espace, les valeurs peuvent difficilement faire l’objet de normes ou de règles absolues. Le paysage est complexe aussi pour deux autres raisons. D’abord parce qu’il représente un bien public qui résulte du cumul des actions individuelles et des caractéristiques des propriétés privées. Il est donc inévitablement au cœur des tensions entre droits individuels et droits collectifs. Ensuite, parce qu’il a toujours évolué et qu’il évoluera toujours. Se distinguant en cela du champ du patrimoine, fut-il architectural ou écologique, il ne peut simplement être « conservé » ou figé dans le temps. Il nous faut plutôt le ménager, l’aménager et le gérer de manière à ce que son évolution converge avec nos aspirations. Comme pour l’environnement, le paysage commande donc une action concertée de tous les intervenants.

Retard du Québec

La gestion et l’aménagement des paysages, on l’aura compris, posent des défis à la fois nouveaux et considérables. Ces derniers paraissent particulièrement grands au Québec, où les principales lois qui encadrent la gestion du territoire (Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles, Loi sur les forêts, etc.) demeurent à la fois sectorielles et marquées par une vision du « territoire-ressource » héritée du passé. Sur ce plan, il est évident que le Québec accuse un retard certain par rapport à de nombreux autres pays. Ainsi, 29 pays ont à ce jour ratifié la Convention européenne des paysages et se sont du coup engagés « à adopter aux niveaux local, régional, national et international des politiques et mesures de protection, de gestion et d’aménagement des paysages ». À défaut d’un engagement comparable de l’État québécois, la protection et la mise en valeur des paysages est, ici, d’abord et avant tout portée par des individus, des groupes et des associations. 

Sans attendre que les différents ministères actualisent leurs programmes, leurs politiques et leur vision du territoire, des individus se sont effectivement regroupés pour tenter de prendre en charge l’évolution des paysages de leur région ou de leur municipalité. Ainsi, partout au Québec, soit du Bas-Saint-Laurent (Ruralys) aux Laurentides (CRELA) en passant par l’Estrie (Paysages Estriens), l’Île Verte, Sutton, Tewksbury ou les Îles de la Madeleine, des ONG s’emploient, dans des conditions souvent précaires et difficiles, à protéger et à mettre en valeur ce formidable bien collectif que sont nos paysages. Bien davantage qu’un nouveau statut de protection ou que de nouvelles mesures réglementaires, cette reconnaissance de plus en plus généralisée de leur importance pour le devenir des milieux ruraux pourrait constituer, à moyen et long termes, le plus puissant outil de protection et de mise en valeur des paysages.