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DOSSIER : La force de l'indignation

Paroles indignées de Jésus

Par : André Myre

L’auteur est bibliste

On doit pouvoir retrouver dans l’Évangile la saveur de l’indignation pour renouer avec sa dimension subversive, édulcorée par tant de relectures désincarnées.

L’Ancien Testament aurait certes été une source inépuisable de textes sur l’indignation, mais j’ai voulu, en puisant à même une très ancienne source évangélique, la source Q*, me concentrer sur Jésus le Nazaréen. Car il est un bel exemple de personnalité indignée. Il est aussi victime d’une image créée de toutes pièces qui fait de lui une sorte de fondateur de religion, du type « nouvel âge », proclamant, la tête plus ou moins dans les nuages, un bel idéal d’amour universel passablement désincarné, alors que, solidement ancré dans sa Galilée natale, il défend farouchement son peuple contre l’envahisseur romain et judéen. 

Ici, un mot même rapide s’impose pour décrire le contexte de son agir. À partir de -931, la Galilée a vécu politiquement coupée de la Judée. Elle n’a pas été partie prenante de la centralisation du culte à Jérusalem, ni de l’idéologie royale davidique. Deux siècles plus tard, dépouillée de toutes ses élites par l’empire assyrien, elle dépend de la vigueur de petites communautés locales pour rester fidèle à son héritage de Moïse et à ses traditions. En moins de cent ans, cependant, entre la moitié du IIe et la moitié du Ier siècle avant l’ère chrétienne, la voilà envahie par la Judée, puis par les Romains et soumise à des despotes imposés par ces derniers. Trois systèmes de taxation se juxtaposent l’un par-dessus l’autre (Rome, le Temple, Hérode). À cela s’ajoutent l’obligation de célébrer le culte au temple de Jérusalem et l’imposition des traditions de Judée par une nuée de scribes descendus de Jérusalem. La Galilée se défait. C’est la misère et l’humiliation.

Conscientisé par Jean le Baptiste, Jésus le Galiléen réagit. Parce qu’il aime son peuple, il est indigné et espère un changement radical. Il ne sombre jamais dans l’action violente, la vigueur de sa parole fait cependant son effet.

Une tendance profonde des interprètes est d’écarter de lui une série d’émotions et de sentiments qui semblent « indignes » de sa personnalité. Elle ne date pas d’hier puisque, par exemple, un scribe des débuts a influencé presque toute la tradition manuscrite de l’évangile de Marc quand il a corrigé son texte (Marc 1, 40-45). Ainsi un Jésus « en colère » contre les conséquences sociales de la lèpre – comme l’exclusion des lépreux des lieux habités, ce à quoi d’ailleurs se condamne Jésus en les touchant – devient « pris de pitié » devant un lépreux (Marc 1,41). Façon très ancienne de nier l’indignation qui a marqué toute la vie du Nazaréen.

Les premiers mots de la source sont la plus belle parole d’indignation qu’on puisse imaginer :

« Enfants de vipères!
Qui vous a appris à fuir la Colère à venir?
Retournez-vous bout pour bout et donnez du fruit en conséquence.            
Ne sombrez surtout pas dans l’illusion de pouvoir compter sur votre père Abraham,
car, je vous le dis, Dieu peut, à partir de ces pierres-ci, 
susciter d’autres enfants à Abraham. »
Q/Luc 3, 7-8[1].

La citation a beau ne pas être de Jésus mais de Jean le Baptiste, il ne faut pas les opposer, surtout que, plus loin, le Nazaréen dira de lui que, de tous les êtres humains qui l’ont précédé, il ne s’en est pas trouvé de plus grand (Q/Luc 7, 28). Cette parole, la première de la source, donne le ton à l’ensemble. Les quatre évangélistes situeront au désert la rencontre entre les deux hommes, le désert étant le lieu dans lequel l’opposition au régime en place se réunit – lieu privilégié de l’indignation (le désert de Judée est plein de grottes, de cachettes, on voit venir les gens de loin, on peut parler librement…).

 L’apostrophe est plutôt costaude et la mise en garde mérite qu’on s’y attarde. De nos jours, la « Colère » de Dieu n’a pas très bonne presse, elle fait plutôt dépassé. Ce n’est pas l’avis de la source qui, elle, parle plutôt d’une colère qui traverse les âges. Colère d’Élie et d’Amos, colère de Jean et de Jésus. Dans le ton qu’elle utilise, la source montre que la Colère de Dieu est partagée par la lignée de ceux et celles qui se réclament de lui, indignés de l’état d’une société qui n’a d’humaine que le nom. L’indignation traduit la rencontre d’une voix qui sourd des profondeurs de l’intériorité et d’une répulsion provoquée par un environnement social pervers. De là l’appel à se « retourner bout pour bout » (se convertir) et à vivre en conséquence, sans s’illusionner, sans s’inventer de soi-disant garanties contre Dieu. Au temps du prophète Jérémie, on s’imaginait que la présence de Dieu dans son Temple protégerait le peuple de l’invasion babylonienne (Jérémie 7, 4[2]). Dans les évangiles, on se croit en sécurité de par sa qualité d’enfants d’Abraham. Dans mon Église, on se réclame d’un passage de l’évangile pour se croire destinés à durer toujours : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la fin des temps » (Matthieu 28, 20). Dans ma société, on se dit vivre dans le meilleur de tous les systèmes politiques et économiques : « fin de l’histoire », a osé écrire quelqu’un. Heureusement qu’il y a l’indignation, sentiment millénaire, signe infaillible qu’il se passera toujours quelque chose pour crever la bulle insensée de l’inconscience.

Les empires quels qu’ils soient – politiques, économiques, financiers, religieux – n’aiment pas qu’on leur résiste, qu’on les relativise, qu’on en montre la perversité, qu’on en démonte les rouages. Aussi font-ils tout pour discréditer, sinon éliminer, celui ou celle qui refuse de se soumettre à eux.

Selon la source, le Nazaréen a refusé de se soumettre aux diktats du pouvoir, à la propagande de l’Empire, et même à l’idéologie religieuse touchant le cœur de la vie du peuple, centrée sur le Temple (Q/Luc 4, 1-13). Il est monté à Jérusalem précisément pour signifier que le système religieux était vide, Dieu l’ayant quitté depuis longtemps, et qu’il pratiquait soigneusement son culte dans une maison vide.

Indigné par un système que plus rien ni personne ne peut vivifier de l’intérieur, le Nazaréen tourne les foudres de sa colère contre les responsables du gâchis :           

« Rejetés êtes-vous, Séparés (pharisiens), votre intérieur regorge d’escroquerie et de rapacité.
Rejetés êtes-vous, Séparés, vous qui aimez bien les places d’honneur dans les banquets,            
les premiers sièges dans les assemblées et les salamalecs sur les places.
Rejetés êtes-vous, gens de loi, vous qui attachez des fardeaux pour les charger sur les épaules des autres. Vous vous gardez bien de les déplacer, ne serait-ce que du bout du doigt.
Rejetés êtes-vous, gens de loi, parce que vous fermez le Régime de Dieu devant les autres. 
Non seulement vous n’y entrez pas, mais vous ne laissez même pas entrer ceux qui le voudraient. »
Q/Luc 11, 39-52. 

Mis à part le genre littéraire de l’invective, ce texte est actuel. Faillite morale des élites, grandes rencontres fastes et festives pendant que les opposants sont matraqués, avocasseries aux dépens des pauvres, avantages financiers considérables obtenus à coups de coupures de postes et de salaires, mensonges et faussetés pour empêcher les petites gens de voir clair. Ces textes sont l’expression d’une colère sans âge contre les responsables de systèmes qui créent des injustices fondamentales aux dépens des pauvres. Il ne s’agit pas d’indignation passagère contre quelques individus qui profiteraient des malheureuses failles d’un système par trop humain. Individus qu’on pourrait punir, failles qu’on pourrait corriger. Il s’agit d’un système de mort, soutenu par des aveugles qui n’y voient que leur propre profit, gens qui n’ont jamais accepté et n’accepteront jamais de le changer. Gens à qui il est donc impossible de faire confiance.           

« Comment un aveugle pourrait-il en guider un autre?
Ils tomberont tous les deux dans le trou. »
Q/Luc 6, 39.

Pas surprenant que le Nazaréen se soit tourné vers l’Indigné par excellence, se sentant dépourvu face à un tel système, espérant de lui qu’il instaure son propre Régime. Oui, il y aura bien changement de régime, illustre la parabole des invités récalcitrants, mais l’indignation demeurera jusqu’à la fin :        

« De retour, l’esclave fait son rapport à son maître, qui devient furieux :
– Va-t-en par les chemins et invite tous ceux que tu trouveras.  
Il faut que ma maison se remplisse. »
Q/Luc 14,16-17.

Ces quelques textes devraient suffire à montrer que l’indignation fut un trait majeur de la personnalité du Nazaréen, ainsi que de la compréhension qu’il avait de cette voix mystérieuse qui montait du fond de son intériorité. Il a vécu et est mort en prophète dérangeant. Taire cette indignation, c’est passer à côté de lui. Par ailleurs, la laisser monter en soi est déstabilisant : « Choyé celui qui ne sera pas déstabilisé à cause de moi » (Q/Luc 7,23). Car cela suppose une prise de distance radicale et permanente vis-à-vis de sa société. Il faut être solidement ancré dans son intériorité pour être capable de crever jour après jour la bulle d’illusions qui s’enfle tout autour de soi. Tout comme, de façon paradoxale, il faut avoir entendu l’appel à devenir « aussi tendres que votre Parent » (Q/Luc 6,36) pour rester constamment indignés sans se faire détruire par la colère. Mais, surtout, quelles relations avoir avec les autres indignés? Cela a-t-il du sens d’imaginer un club, une confrérie, une institution, une Église d’indignés… contre lesquels nécessairement, avec le passage du temps, il faudrait s’indigner parce qu’elle sera, inévitablement, devenue système de mort? Comment vivre l’espérance, de nos jours, si l’indignation doit être de toujours, contre un système qui se reproduit indéfiniment?

Je n’ai pas de réponses à ces questions. Mais je trouve joie à les poser, parce qu’elles ne se posent que dans le désert, là où se vit toujours l’indignation. 

*La source Q

De cette source Q – appelée ainsi parce que « source » en allemand se dit « Quelle » –, sur laquelle il se fait beaucoup de recherches de nos jours, il suffit de savoir qu’elle a été rédigée une vingtaine d’années après la mort de Jésus le Nazaréen et qu’elle provient de milieux galiléens qui l’ont bien connu. Sans doute intitulée à l’origine Paroles de Jésus, elle est surtout constituée de paroles dont on peut établir la formulation à partir des évangiles de Matthieu et de Luc. Sans qu’il faille y voir une reproduction exacte de ce que le Nazaréen avait pu dire, elle permet de se faire une bonne idée du ton de ses interventions, de leur contenu et du monde dans lequel elles s’inséraient. Les paroles citées dans cet article proviennent d’une traduction que j’ai faite de la source Q telle que reconstituée dans J. M. Robinson, P. Hoffmann et J. S. Kloppenborg (dir.), The critical edition of Q, Minneapolis/Louvain, Fortress Press/Peeters, 2000. La traduction complète paraîtra en 2011 chez Novalis sous le titre : L’évangile tout cru.


[1] Les références de la source Q dans cet article renvoient aux textes dans l’évangile de Luc. 

[2] Tout le chapitre 7 est un modèle d’indignation de la part d’un prophète réputé être doux, tendre et sensible!