Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

Ouvrir grand les bras

Par : André Beauchamp

L’auteur, théologien et consultant en environnement, est chercheur associé au Centre justice et foi

Exister pleinement, c’est entrer en relation avec les autres, la nature et sa vie intérieure.

J’aimerais témoigner d’une chose toute simple qui a finalement occupé l’essentiel de ma vie : il est impérieux de tenir ensemble solidairement l’amour de la Terre et l’amour des humains. L’amour des humains sans l’amour de la Terre mène irrémédiablement au saccage de la Terre et de la vie qu’elle abrite. L’amour exclusif de la Terre associé à l’exclusion ou à la haine des humains mènerait finalement à une sorte de fascisme vert (entrevu, entre autres, par Luc Ferry dans Le nouvel ordre écologique) qui cacherait l’impérialisme de quelques possédants au mépris des pauvres.
 
Il faut savoir gré au pape François de s’être approprié dans l’encyclique Laudato Si’ les mots de Leonardo Boff : le cri de la Terre et le cri des pauvres sont un même cri. Car toute pénurie affecte les pauvres en premier lieu, tandis que les riches s’inventent des guerres ou des stratégies tordues aux motifs nobles pour protéger leurs intérêts. La déshumanisation de nos rapports sociaux est à l’image des liens que nous avons coupés d’avec notre sœur (ou notre mère) la Terre, tout comme, à l’inverse, notre manière de traiter la Terre comme un pur objet livré à notre volonté de puissance se dégrade en violence humaine.
 
Notre attitude envers l’animal est à cet égard révélatrice. La Bible disait de ne pas museler le bœuf qui laboure, d’accorder le repos du sabbat à l’animal domestique (Exode 23, 12), de ne pas prendre dans un nid la mère avec ses petits (Deutéronome 22, 6) ou encore de ne pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère. Ces mesures de conduite prudente ont été délaissées et Descartes a même pensé que l’animal n’était finalement qu’une machine, au mépris de la philosophie ancienne, qui parlait de l’âme animale. Nous avons glissé, dit le pape François, dans la démesure anthropocentrique (Laudato Si’, no 116).
 
Ce n’est pas le lieu ici de revenir sur le long contentieux de l’héritage anthropocentrique que nous a légué la bénédiction de la Genèse adressée à l’homme et à la femme dans le récit de la création : « remplissez la terre et soumettez-la ; dominez [tous les animaux] » (Gn 1, 28). Nombreux, en effet, ont lu dans ce récit une conception de l’être humain comme maître absolu et possesseur d’une nature totalement instrumentalisée. Le pape François ici encore a trouvé des formules simples et heureuses : « Il est important de lire les textes bibliques dans leur contexte, avec une herméneutique adéquate, et de se souvenir qu’ils nous invitent à “ cultiver et garder ” le jardin du monde (cf. Gn 2, 15). Alors que “ cultiver ” signifie labourer, défricher ou travailler, “ garder ” signifie protéger, sauvegarder, préserver, soigner, surveiller. Cela implique une relation de réciprocité responsable entre l’être humain et la nature » (Laudato Si’, no 67).
 
La dimension relationnelle de l’existence
La crise écologique est finalement un révélateur de la condition humaine et de la dimension relationnelle de l’être humain. Cela, nous avons eu tendance à l’oublier, confiants que nous étions que la raison nous permettrait de devenir maîtres et possesseurs de la nature et que la technique nous donnerait les moyens de reconstruire la nature à notre profit. Aussi, à chaque impasse cherchons-nous à faire un saut de plus vers la technique et, ce faisant, nous accentuons la crise. À cette conception toute extérieure de la nature, comme simple banque de ressources à notre service, il faut substituer une conception inclusive. La nature est en nous, nous sommes dans la nature. Nous la transformons mais elle ne cesse de nous englober. D’où l’idée très forte d’alliance, de coévolution, d’une solidarité unissant la Terre et tous les êtres humains. D’où les clés d’une nouvelle vision commune : c’est en tissant des relations que nous devenons. L’écologie est précisément la connaissance des relations qui existent entre les vivants et le milieu, entre les facteurs abiotiques (eau, air, sol, énergie, climat, etc.) et les facteurs biotiques (flore, faune, communautés humaines). L’environnement est un écosystème, un système de systèmes qui construisent un équilibre, instable et dynamique, ouvert. Les notions de cycles, de boucles de rétroaction, d’homéostasie sont ici essentielles.
 
Voilà trois milliards et demi d’années que la Terre évolue, bâtit la vie et qu’en retour la vie change la face de la Terre. Il est légitime de penser que la vie n’est apparue sur Terre qu’une seule fois et que, depuis, toute la vie s’est développée en tous sens, des premières bactéries à la flore marine, en passant par les premiers poissons, les premiers oiseaux, les premiers animaux terrestres. Patiemment, laborieusement, par essai et erreur, par « bricolage » comme aime à le rappeler le paléontologue Stephen J. Gould, la nature nous a fait un corps. Chaque cellule du corps humain possède en elle la mémoire des millénaires de vie qui l’ont précédée. Se couper du milieu écologique, c’est s’appauvrir et, en quelque sorte, se suicider.
 
L’eau, l’air, le sol, les arbres, les nuages, la lumière, les étoiles, le vent dans les cheveux, le froid de l’hiver, le vol d’un oiseau, tout cela détermine notre être-au-monde et fait vibrer notre corps au rythme de l’univers. Nous sommes cosmos. Toute pollution est finalement une agression. De grâce, éteignez votre tablette, enlevez vos écouteurs et redevenez attentifs au bruit de fond de la nature ou de la ville !
 
L’écologiste Pierre Dansereau aimait à dire que non seulement il faut planter des arbres, mais aussi les embrasser, ce que le sociologue Jean-Guy Vaillancourt rappelait avec émotion quelques mois avant sa mort. Arbres humains, il nous faut ouvrir les bras, retrouver notre profondeur cosmique. Teilhard de Chardin, darwiniste convaincu, voyait dans l’histoire de la vie une cosmogenèse, une biogenèse, une noogenèse (noôs signifiant « conscience » en grec), une montée non pas vers l’absurde mais vers un surcroît de vie et de sens, une conscience de la conscience. Vision mystique qui dépasse les frontières du discours scientifique.
 
Tout est relié. Or, les êtres humains pensent survivre en s’isolant du reste, en ne considérant la nature que comme une ressource exploitable à l’infini, en consommant comme des dingues, en se coupant des cycles vitaux et des autres (étrangers, pauvres, vieux, malades), en dédaignant ce qui n’a pas de valeur monétaire (le symbolique, l’esthétique), en évacuant la transcendance. C’est le triomphe de ce que le pape François appelle le paradigme technocratique : le morcellement à l’infini du savoir et la réduction de l’économie, de la politique, du savoir à de simples considérations techniques axées sur l’efficacité à court terme. Pour échapper à cet enfermement, il faut en appeler à l’importance infinie de la beauté et de la gratuité – le plus utile dans la vie est souvent l’inutile. Il faut revenir à une anthropologie de la relation : relation avec la nature – qui est une part de nous-mêmes et que nous ne quittons jamais – ; relation avec les autres humains dans la solidarité, l’amour et la lutte ; relation avec une transcendance qui pointe au-delà et plus loin que nous. Moi qui suis croyant, je nomme cela Dieu, dans un univers perçu comme un don et une offrande. Pour vivre il faut ouvrir les bras.
 
La crise écologique est une mutilation, un rétrécissement de notre être. La victoire absolue sur la nature est finalement une perte, perte de notre enracinement biologique, perte de notre enracinement humain. La crise écologique est aussi la crise sociale. La crise sociale passe maintenant par la crise écologique.
 
Il y a 40 ans, pour se moquer des écologistes on les appelait des « oiseaulogues », rêveurs de soucis sans importance. On comprend mieux aujourd’hui l’immensité de l’enjeu et la nécessité d’une nouvelle alliance avec la Terre et entre les humains. Le symbole de cette attitude est pour moi d’apprendre à ouvrir grand les bras, pour embrasser le monde et la vie, plutôt que de croiser les bras, par cynisme ou indifférence.