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DOSSIER : Malaise dans l'éducation

Malaise dans l’éducation

Par : Anne-Marie Aitken

« L’éducation se présente désormais comme le lieu où l’on apprend à s’inscrire dans la logique de compétitivité pour gagner. »

 

Riccardo Petrella, « L’éducation victime de cinq pièges », 2001

« Que les meilleurs gagnent! » Tel est le leitmotiv qui semble animer désormais la plupart des sec­teurs de notre société. Loin d’être épargnée, l’école entre dans la danse et en subit aussi fortement le contrecoup.

Pourtant, le Rapport Parent et les États généraux sur l’Édu­cation de 1996 avaient misé sur la réussite de tous et affirmé l’égalité des chances pour tous les élèves. Les ré­formes successives concernant l’enseignement primaire et se­condaire ont tenté chaque fois de corriger le tir, sans vraiment y parvenir. S’il est vrai que l’école s’est démocratisée depuis les années 1960, en donnant accès à une scolarité longue à la plupart des jeunes, il n’en demeure pas moins que le nombre des décrocheurs demeure encore trop élevé et que la garantie d’un emploi à la fin des études n’est plus assurée.

Aujourd’hui, une nouvelle menace se profile à l’horizon. Elle touche à la conception de l’éducation comme bien public. Même si chaque pays garde apparemment la maîtrise de sa propre organisation scolaire, une politique mondiale « invisible » s’élabore dans les commissions et réunions de l’Orga­nisation de coopération et de développement économique (OCDE), dans les rapports de la Banque mondiale. Selon cette vision néolibérale, l’éducation doit être pensée et organisée dans la seule logique économique du marché, soumise aux de­mandes des différentes composantes de la société, plus particulièrement des parents. Et rien ne doit faire barrage sur son chemin. Le rôle de l’État est contesté, on attend de lui qu’il mène des politiques ponctuelles et compensatoires auprès de certaines populations défavorisées. Son intervention est alors conçue comme aide sociale.

Le savoir devient un simple outil pour agir, un instrument pour réussir socialement, une source de profit. Les nouveaux mots clés de l’éducation sont : « productivité », « capital hu­main », « performance », « compétitivité », « excellence », « em­ployabilité ». La notion de service public disparaît au profit de celle de marchandise, faisant valoir des intérêts particuliers. Dans une telle optique, la dimension culturelle et humaine de l’éducation s’estompe. Les enseignants ne sont plus des éducateurs, mais sont transformés en techniciens de la pédagogie.

Héritiers d’une culture humaniste, nous avons longtemps conçu l’éducation comme un long processus par lequel un enfant devient un être humain, un citoyen d’une société et d’une culture à un moment et en un lieu donnés, un sujet avec son histoire personnelle. Éduquer un enfant, c’est le faire entrer dans un univers qui le précède et donc lui ouvrir l’accès à des espaces symboliques pour se construire, trouver des racines, élaborer du sens et ainsi trouver sa place dans ce monde. La réduction néolibérale de l’éducation au statut de produit marchand menace nos références culturelles, nos représentations sociales et, par là, la construction des sujets. La remise en cause est d’autant plus profonde qu’elle s’opère sournoisement, sans débat public. Tout est fait pour nous faire croire que l’éducation ne peut que s’adapter aux progrès de la technologie et que l’adaptation est la voie du salut.

À Relations, nous refusons ce nouveau credo et nous persistons à penser que l’école peut encore contribuer à l’éducation des jeunes en misant non seulement sur leur intelligence mais aussi sur le corps, la sensibilité et l’imaginaire, c’est-à-dire en faisant appel à leur être dans son intégralité. Les œuvres d’art réalisées par des élèves de l’école secondaire Édouard-Montpetit, publiées dans ce numéro et exposées au Gesù – Centre de créativité lors de l’exposition Sous les feux de la lampe, montrent que cela est possible et fructueux. La connaissance est un patrimoine de l’humanité et non une pure accumulation économique que certains pourraient s’approprier de manière privée. L’école a pour mission de transmettre cet héritage. Et d’en sauvegarder une certaine gratuité.

Nous ne pouvons nous résoudre, non plus, à l’idée que l’école reproduise une société inégalitaire dans laquelle les plus doués trouveraient une place au soleil et les autres seraient considérés comme des inutiles, condamnés à vivre à côté de la société au nom même de la compétition. L’école a aussi pour mission de former des êtres pour les autres et avec les autres, de favoriser la coopération et la solidarité, éduquant ainsi à la vie démocratique. Ce n’est pas en sélectionnant les meilleurs qu’elle valorisera les capacités spécifiques de tous les élèves.

Non, vraiment, l’éducation n’est pas à vendre. Elle est un droit universel que nous devons choyer et auquel nous devons donner chair.