Secteur Revue Relations

DOSSIER : Le syndicalisme dans la tourmente

Mai 68 : un séisme politique inactuel?

Par : Jean-Claude Ravet

À l’occasion des 40 ans de Mai 68, les commémorations feront entendre des voix discordantes. D’un côté, ceux et celles qui espèrent qu’un soulèvement social du même ordre se reproduise; de l’autre, ceux et celles qui veulent en finir une fois pour toutes avec cette histoire. On devine qu’en ces temps d’aplanissement social et politique, les premiers seront moins bruyants que les seconds et traités par ceux-ci d’utopistes incorrigibles, nostalgiques d’un temps irrémédiablement passé – l’écrasante pesanteur du réel faisant son œuvre. D’ailleurs, depuis un certain temps, les discours prêtant aux soixante-huitards la responsabilité de la dérive consumériste, individualiste, voire néolibérale actuelle, font florès. En France, il y a même un président qui en est le porte-voix. 

Déjà, Daniel Cohn-Bendit, une des figures médiatiques de Mai 68, est venu nous dire de considérer ce « grand moment » dont il est fier comme une affaire classée. À d’autres temps, d’autres mœurs. Étrange propos prétendant nous délivrer du spectre du passé, comme d’une matière morte à l’usage exclusif des historiens. Comme si des événements historiques, fussent-ils centenaires, ne pouvaient être contemporains de l’histoire qui se fait et contribuer à élargir, chez les acteurs sociaux qui se les remémorent, le champ du possible. Il ne s’agit pas ici bien sûr de reproduction. Il est bien postmoderne finalement, ce Dany le rouge, dans son rapport à l’histoire, pour aspirer à reléguer dans l’oubli cette vague de fond qui n’a pas seulement fait voler en éclat des institutions fossilisées, mais a su révéler le sol branlant de la société sur lequel se fonde le politique : un désordre social créateur au sein de l’ordre établi. Claude Lefort l’a montré d’une manière remarquable dans Mai 68. La brèche (1988). Durant ces quelques semaines d’effervescence sociale et de grève générale de millions de travailleurs et travailleuses de partout en France, des espaces civiques de délibération et de débat ont surgi de toutes parts. Travailleurs et étudiants se rassemblaient autour de questions sociales et politiques communes. Le pouvoir démocratique se dévoilait comme actions collectives concertées et libération de la parole – jusqu’aux murs qui parlaient! On est loin de l’éloge de l’émeute et de la jouissance sans limites auquel les médias nous accoutument à propos de cette période.

La finalité du politique, ce n’est pas le bonheur ni le bien-être, disait Hannah Arendt, c’est la liberté publique, c’est l’engagement résolu et responsable d’hommes et de femmes – en tant que citoyens et citoyennes – dans les affaires publiques, au nom du monde commun. Or, ce monde commun est loin d’être naturel. Il naît avec l’action collective et les combats sociaux des laissés-pour-compte, des appauvris, des dépossédés. Il est conflictuel – pas consensuel ni harmonieux.

Mai 68 le rappelle à tous ceux et celles qui se bousculent au portillon du pouvoir : gestionnaires du réel, geôliers du destin, machinistes des rouages économiques, apologistes du présent, fabricateurs du provisoire, niveleurs de la pensée – et il dérange. Pour ceux-là, la démocratie se porte à merveille dans la mesure où les citoyens sont disciplinés et respectueux de leur mise à l’écart, si les intérêts particuliers occupent l’espace « public » – privatisé – plutôt que les affaires communes; en bref, si elle dépolitise.

Comment Mai 68 ne nous interpellerait-il pas alors que les forces sociales sont mises à genoux par la mondialisation capitaliste? Que les pauvres s’appauvrissent et que les riches, le plus « naturellement » du monde, s’enrichissent à leurs dépens? Que le monde est avili, transformé en matériau, en simples marchandises destinées au profit et à la jouissance d’une élite? Comment le désir de changer le monde, mis en scène par Mai 68, serait-il devenu un mot d’ordre désuet, quand se fabriquent industriellement, à l’échelle planétaire, des millions d’hommes et de femmes superflus?

Ce dont on a besoin plus que jamais, c’est précisément de ce germe d’insubordination sociale : la résurrection de la dignité humaine au cœur du monde. À ce titre, le mouvement altermondialiste est un digne héritier de Mai 68.

Au même moment, un peu plus loin, pendant le Printemps de Prague, porté par la même vague de liberté politique, on pouvait lire sur un mur un slogan qui devait devenir un leitmotiv dans la longue dissidence au pouvoir soviétique : « Persister dans une vérité éprouvée ». Il reste pour nous un mot d’ordre. Garder la flamme démocratique contre vents et marées, devant les chants de sirènes néolibérales et conformistes, continuer d’écrire le nom de la liberté sur tous les murs de notre vie et de notre cité.