Secteur Revue Relations

DOSSIER : 150e du Canada : ce qu’on ne fêtera pas

Magnifier l’influence des groupes d’extrême-droite est contreproductif et nuit à la compréhension du phénomène

Par : Frédérick Nadeau

L’auteur est doctorant en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS)

 

Depuis l’attentat à la grande mosquée de Québec, l’attention de nombreux observateurs s’est portée sur ce qu’on a appelé l’« extrême-droite » au Québec. Or, comme beaucoup de concepts théoriques qui passent dans le langage courant, la notion « d’extrême-droite » a été largement galvaudée et génère aujourd’hui davantage de confusion qu’elle n’apporte de clarté. La notion mêle en effet populisme, droite « alternative » (alt-right), fascisme, suprémacisme, conservatisme, nationalisme, traditionalisme chrétien, militants pour la laïcité, anti-féminisme, islamophobie, homophobie, racisme, etc.

Or, il n’y a aucune utilité (d’un point de vue analytique) à regrouper sous cette seule étiquette tout ce qui nous apparaît moralement ou politiquement condamnable. Le terme doit plutôt être vidé de sa charge normative, afin que le phénomène qu’il décrit puisse être appréhendé empiriquement.

Définir les extrêmes-droites
L’extrême-droite est « de droite » parce qu’elle table sur une conception inégalitaire de la vie et de la société ; elle est « extrême » parce qu’elle rejette les institutions sociales et adopte une posture « révolutionnaire ». Ainsi, un groupe comme La Meute, dont l’unique obsession est l’islam, doit être défini pour ce qu’il est : un groupe islamophobe. Point. Il s’inscrit bien sûr dans un courant plus large et témoigne de la « radicalisation » d’un certain discours de droite. Mais La Meute ne cherche pas à transformer la société. Elle veut, au contraire, maintenir les institutions en place et récuse le changement. En comparaison, la Fédération des Québécois de souche (FQS) rejette les principaux paradigmes sur lesquels se sont édifiées les sociétés occidentales depuis 1789 (universalisme, humanisme, individualisme, libéralisme, modernisme, etc.) et avec le tournant des années 1960 (social-démocratie, droits des minorités, laïcisation, libéralisation des mœurs, cosmopolitisme, etc.). Elle souhaite faire table rase de ces conventions pour fonder une société nouvelle sur un nouveau type de rapports humains. En ce sens, elle peut être qualifiée d’« extrême ». Il faut cependant noter que ce terme n’est pas synonyme de « violent » : la FQS se situe dans une approche métapolitique de type gramscien, proposant une contre-révolution qui serait d’abord d’ordre culturel.

Il faut également reconnaître que même définie de manière serrée, l’extrême-droite est loin de former un bloc monolithique. Entre ses différents courants, les sources de discorde sont variées : la place et la forme de la religion (laïques, catholiques traditionalistes, catholiques « culturels », païens), le rôle et la forme de l’État (républicanisme, monarchisme, fascisme, libertarisme), les méthodes et les stratégies (parlementaires/extra-parlementaires, populistes/élitistes, légales/illégales). Même sur la question de la diversité culturelle, les positions divergent de manière importante entre suprémacistes et différentialistes, ou entre partisans d’un moratoire total sur l’immigration et ceux qui en reconnaissent les apports, tout en s’opposant à un type en particulier (immigration extra-européenne, réfugiés, roms, musulmans, etc.).

Comprendre pour mieux agir
On questionnera peut-être l’utilité d’une démarche qui vise à complexifier et nuancer la notion d’extrême-droite, car peu importe le nom qu’on lui donne, ceux et celles qui en subissent les effets au quotidien n’y voient aucune différence. N’est-ce pas là, toutefois, une raison supplémentaire de mieux identifier les sources du problème afin de proposer des solutions efficaces ? Pour ce faire, il importe de décortiquer les mécanismes sous-jacents aux droites extrêmes et radicales afin de les analyser telles qu’elles sont et non telles qu’on les fantasme. Les stratégies de confrontation agressive et de « cordon sanitaire » contre ces groupes ont d’ailleurs tendance à renforcer leur sentiment victimaire et à engendrer colère et ressentiment chez les militants. Cela ne fait qu’alimenter la spirale de la radicalisation vers la violence.

 À la base de la pensée anthropologique, on trouve l’idée que l’Autre, si différent et étrange paraisse-t-il, n’est jamais un être irrationnel : il agit en fonction d’une rationalité différente. C’est précisément cette rationalité que nous devons mettre au jour. Et cela nécessite d’écouter ce que les gens ont à dire, sans tomber dans la caricature et dans la reductio ad hitlerum. Lorsqu’on fait l’exercice, comme j’ai pu le faire pour ma thèse, on découvre des individus complexes qui expriment, d’une manière certes problématique, des préoccupations qui sont néanmoins réelles. Il est d’ailleurs surprenant d’observer que sur le fond, ces préoccupations ne sont pas si éloignées de celles exprimées au sein d’autres tendances politiques, même à gauche : on dénonce le néolibéralisme, la confiscation des institutions démocratiques, la corruption et le manque de transparence, l’appauvrissement des classes populaires, etc. Même la question environnementale n’est pas absente d’une certaine pensée d’extrême-droite. En somme, on identifie souvent les mêmes problèmes ; ce sont les responsables désignés et les solutions proposées qui diffèrent… parfois de manière tragique.