Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Mä tigwe ti mägwe*

Par : Jorge Sarsaneda, s.j.

L’auteur est un jésuite panaméen
 
 
En novembre 1977, les conséquences du décret 4 de la 32e Congrégation générale des jésuites[1] (1975) venaient à peine d’être « digérées ». Je n’étais prêtre que depuis un an. Rutilio Grande, avec qui nous partagions rires et pleurs, douleurs et espérances, venait d’être abattu par un escadron de la mort pour avoir défendu la cause des paysans sans terre au Salvador. C’est dans cette ambiance tumultueuse que je me lançai avec trois autres jésuites, appuyés par notre provincial, dans une aventure qui allait durer 15 ans (1980-1995) : vivre dans une région autochtone du Panama, où habitent les Ngäbe. Les jésuites avaient visité cette région pour la première fois en 1600 et y vécurent entre 1730 et 1745, mais depuis cette date, nous l’avions pratiquement oubliée.
 
Notre paroisse s’étendait sur un territoire montagneux et immense. Durant les premières années, portés par l’énergie de nos 30 ans, nous l’avons parcouru par tous les chemins de montagne. Nous avons appris la langue ngäbe, entrant ainsi dans le patient apprentissage de l’inculturation. Pour nous, il était clair que « le service de la foi et la promotion de la justice » devaient se traduire d’abord de cette manière.
 
Au début des années 1980, notre principale occupation a été de lutter pour empêcher une entreprise canadienne d’exploiter une mine d’or et de cuivre qui aurait dévasté le territoire indigène, comme malheureusement c’est trop souvent le cas aujourd’hui en de nombreux endroits du monde. Au Canada, les jésuites et les différentes Églises ont appuyé notre lutte. Nous avons aussi planifié et coordonné un plan pastoral, dans un esprit de solidarité avec les peuples originaires du Panama. Un effort particulier a été fait pour assurer des soins de santé convenables et la scolarisation des jeunes Autochtones.
 
La rencontre avec une autre culture, une autre religiosité, une autre manière de vivre nous a conduits à privilégier la présence et l’écoute. Nous comprenions notre mission comme un appel à vivre parmi eux, dans l’esprit de l’Évangile – « La parole s’est faite chair et a planté sa tente parmi nous » (Jean 1, 14) –, à les servir le mieux possible et à les accompagner dans leurs luttes.
 
D’aucuns ont dit que notre travail relevait plus de la promotion de la justice que du service de la foi. Ceux-là n’ont pas compris que ces deux dimensions de notre mission sont inséparables et s’impliquent mutuellement.
 
J’ai dû quitter les Ngäbe en 1995, par décision du provincial. Mais un compagnon m’invita aussitôt à m’impliquer dans une autre communauté autochtone, celle du peuple k’iche’ au Guatemala : une culture millénaire, fortifiée dans la résistance et les épreuves comme la discrimination séculaire et la répression. Au milieu d’eux, j’ai appris ce qu’est une résistance sans soumission, à voir la présence de Dieu en tout et à redécouvrir l’Évangile à travers les yeux de ce peuple.
 
Une troisième étape de ma vie, que je n’avais pas vue venir, commença en 2010, au Panama. Elle consista à servir les peuples autochtones d’une autre manière, académique cette fois, à travers la direction de thèses, la coordination de la pastorale indigène, la rédaction et la publication d’articles et de livres, notamment un dictionnaire ngäbe, un projet que je portais depuis longtemps comme une dette à rembourser. Ce travail minutieux et de longue haleine m’a donné une profonde satisfaction en plus de me permettre de revenir en terre ngäbe.
 
Tout dernièrement, un défi nouveau s’est présenté à moi : vivre à Ixkan dans la région du Quiché au Guatemala, où habitent six ethnies mayas différentes. J’y suis arrivé avec beaucoup d’humilité, comme quelqu’un qui vient apprendre et qui pénètre sur une terre sacrée imbibée de sang, pour accompagner une communauté pleine d’espoir, encore, dans l’Église. J’ai été chargé de soutenir, d’orienter et de défendre les indigènes d’une paroisse très courageuse qui a souffert énormément durant la guerre civile. Beaucoup ont dû fuir en exil, et le retour après la guerre et la reconstruction de leurs communautés se sont faits dans des conditions difficiles. Ces indigènes irradient la force de se tenir debout, l’espérance et la foi en un Dieu qui jamais ne nous abandonne. Je ne sais pas si je serai à la hauteur de la tâche ; ce que je sais, c’est que je m’y investirai entièrement.
 
Au seuil de mes 70 ans, je peux dire que ces chemins risqués au nom d’un service de la foi indissolublement lié à la promotion de la justice ont valu la peine d’être empruntés. Les visionnaires de la 32e Congrégation générale avaient raison. Certes, cela n’a pas été facile, mais j’ai eu la grâce de reconnaître la figure de Jésus crucifié et ressuscité dans les traces du sang versé, et d’accueillir et d’aimer comme des frères et des sœurs des peuples autochtones d’Amérique centrale, parmi les plus pauvres. Que puis-je demander d’autre ?

 

Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Ravet.

 


*« Tu es mon frère », en ngäbe.
1 Voir Víctor Codina, « 40 ans d’option pour la justice », Relations, no 777, avril 2015