Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

L’urgence actuelle impose de repenser démocratiquement les frontières

Par : Mouloud Idir

L’auteur est responsable du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi
 
 
Depuis une vingtaine d’années, nous assistons à un resserrement des politiques de contrôle, à la mutation de notre régime migratoire et à des reculs imposés à notre système de protection des réfugiés. Sous l’effet d’une conception très utilitariste des migrations, la précarisation et les logiques de sous-citoyenneté dominent. Dès lors, une réflexion s’impose sur la question des frontières en lien avec l’accueil, particulièrement alors que des milliers de réfugiés interpellent notre solidarité. Deux points m’apparaissent importants pour penser la question.
 
Le paradigme sécuritaire
Le premier est celui de l’incongruité des mesures de contrôle aux frontières. Celles-ci sont justifiées par des discours anxiogènes qui surenchérissent sur la peur de l’étranger, avec les conséquences que l’on connaît : l’image du réfugié s’est dégradée depuis 15-20 ans et un discours alarmiste sur les « faux demandeurs d’asile » s’est implanté. En effet, dans les discours institutionnels et des élites, la lutte contre l’immigration irrégulière est largement associée à la lutte au terrorisme et au crime.
 
Un contre-discours s’impose face à cette narration hégémonique et exige qu’on se demande pourquoi on renforce les frontières alors que ces mesures ne parviennent pas à empêcher les migrants et les réfugiés – qui cherchent la protection – de les franchir. Il s’agit aussi de souligner que depuis un quart de siècle, les frontières sont une source de profits énormes ; non seulement pour les passeurs et les trafiquants, mais aussi, surtout, pour des entreprises privées dans le domaine de la sécurité, des armements et de la surveillance. Ces entreprises, sans être les seuls facteurs en cause, ont une influence importante sur la définition des mesures politiques en matière de surveillance des frontières au sein des pays occidentaux et chez leurs partenaires géopolitiques.
 
Un nouveau cadre de citoyenneté
Le deuxième point est celui qui exige, en somme, de complexifier notre compréhension du rapport entre les territoires et les déplacements de populations. Le défi est de repenser les schémas et les normes qu’a façonnés pendant des siècles le système politique basé sur la souveraineté étatique, dans lequel l’État se subordonne les populations en les assignant à des territoires juridiquement clos, attribuant les droits de citoyenneté de façon exclusive pour limiter et contrôler la liberté de circulation.
 
Cette vision, encore dominante, trouve trop de circonstances atténuantes aux mesures étatiques de fermeture, mais surtout, nous laisse complètement démunis devant ce qui s’apparente à une indifférence vis-à-vis des migrants et des réfugiés. Ces personnes en situation de détresse sont trop souvent vues et perçues comme étant « en trop » selon la logique utilitariste qui prévaut dans nos sociétés capitalistes, tout comme l’est leur « droit d’avoir des droits » (selon l’expression d’Hannah Arendt). Or, celui-ci devrait être imprescriptible. À ce stade, le grand défi consiste donc à repenser le rapport entre communauté politique et droits citoyens, en vue, notamment, de relocaliser les frontières de la citoyenneté et de la démocratie.
 
Il ne s’agit pas ici de plaider pour une liberté de circulation vue comme un droit absolu ; comme tout droit, il suppose en effet une régulation. Cela dit, il importe que celle-ci ne relève pas de la seule discrétion des États, ce qui suppose des formes de négociation démocratique à inventer et à faire émerger à l’échelle globale.
 
Il s’agit notamment de remédier à la situation absurde qui prévaut actuellement, où les traités internationaux garantissent le droit de quiconque de quitter un pays, mais où les États en imposent une lecture qui ne reconnaît pas le droit d’entrer sur un autre territoire. Ces limites, imposées au droit international par le cadre actuel de souveraineté étatique, doivent être dépassées et un cadre où l’État réponde de ses actions doit émerger.
 
Cette posture exige de rappeler un principe fondamental, à savoir que l’être humain existe avant l’État. Lorsque l’on dit « avant », on ne renvoie pas à une antériorité historique, mais à une approche ontologique. L’humain est là d’abord. La question de ses droits se pose en soi. Celle de sa liberté individuelle, toujours en rapport avec la liberté collective, doit être pensée et réglée quelles que soient les formes d’organisation collective à inventer ou à transformer. En somme, la démocratisation des frontières nécessite de donner une réelle portée instituante au droit d’avoir des droits. C’est la meilleure intuition que l’on puisse défendre dans ce débat.