Secteur Revue Relations

DOSSIER : La retraite: une responsabilité collective

L’Indonésie à l’épreuve de l’islam politique

Par : Rodolphe De Koninck

L’auteur, géographe, est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études asiatiques de l’Université de Montréal
 
Dans le pays qui abrite la plus grande population musulmane du monde, des mouvements islamistes cherchent depuis plusieurs années à modeler l’islam indonésien à l’image du courant wahhabite d’Arabie saoudite.

L’Indonésie est non seulement l’État archipélagique le plus étendu et le plus peuplé du monde, il est aussi le premier pays musulman puisque, selon le recensement de 2010 , 88 % de ses quelque 237 millions d’habitants adhéraient officiellement à l’islam. Ce n’est qu’à compter de la fin du XIIIe siècle que, transmise par des commerçants arabes provenant de l’Inde, la foi musulmane s’est répandue dans l’archipel. L’établissement de comptoirs portuaires, souvent associé à celui de petits sultanats littoraux, a favorisé la diffusion de cet « islam de la mer » au sein de la population des îles, en commençant par la pointe nord de Sumatra. Essentiellement pacifique, cette progression s’est poursuivie pendant plus de deux siècles, n’atteignant l’est de l’archipel qu’à la toute fin du XVe siècle.
 
Bien ancrée parmi les populations des comptoirs portuaires, la religion musulmane a alors progressé parmi les paysanneries de l’intérieur, et même au sein des élites qui les dirigeaient, pour une raison fondamentale : plutôt que de faire table rase des croyances et des pratiques culturelles et religieuses préexistantes, l’islam est devenu largement syncrétique presque partout où il s’est implanté dans l’archipel. Rien n’illustre mieux le remarquable syncrétisme culturel et religieux qui caractérise l’islam indonésien que celui pratiqué – du moins jusqu’à récemment – par la vaste majorité de la population de l’île de Java, de loin la plus peuplée du pays avec ses quelque 133 millions d’habitants. Comme l’ont rappelé de nombreux auteurs – aucun avec autant de finesse que l’historien Denys Lombard dans son volumineux et admirable Carrefour javanais (EHESS, 1970) –, partout y affleurent les couches d’une sédimentation culturelle multi-centenaire qui n’a que très peu d’équivalents dans le monde : qu’il s’agisse de celles laissées par l’animisme, le bouddhisme, l’hindouisme et l’islam ou de celles, d’origine plus récente, déposées pendant les trois siècles qu’a duré l’administration coloniale néerlandaise. Cela se reflète dans la musique, la danse, le théâtre (tout particulièrement le théâtre des marionnettes), la peinture, la sculpture, etc. Sans que soient écartées les qualités essentielles propres aux sociétés musulmanes, dont la solidarité et le partage, il en est résulté un islam peu orthodoxe, où toutes les formes d’art restent vivantes et où même les interdits alimentaires ne sont respectés qu’avec libre arbitre – on y consomme la viande de porc et de sanglier, par exemple – et les pratiques vestimentaires suivies avec imagination et élégance, loin de toute uniformité et de tout enfermement.
 
La montée de l’intégrisme
Bien sûr, ici et là à travers l’archipel, des courants intégristes se sont implantés dès les premiers siècles de la pénétration de l’islam. Et, ici comme ailleurs, ceux-ci ont souvent contribué à la résistance à l’envahisseur, ce qu’illustre parfaitement l’histoire d’Aceh, premier lieu d’implantation de l’islam en Indonésie, situé à la pointe nord de Sumatra. C’est dans ce berceau du sultanat précolonial le plus prestigieux[1], resté depuis lors la région la plus profondément islamisée de l’archipel, que les colonisateurs néerlandais ont éprouvé le plus de difficulté à s’imposer, à tel point qu’Aceh a toujours gardé ses distances avec le gouvernement central, y compris depuis la reconnaissance internationale de la république indonésienne, en 1949. À partir de cette année-là et plus encore à compter de 1959, la province d’Aceh fut gouvernée à titre de « région spéciale », ce qu’acceptèrent de moins en moins les indépendantistes locaux qui, dès 1976, entrèrent en rébellion ouverte.
 
Pendant la guerre civile qui s’ensuivit, les insurgés, parmi lesquels des intégristes gagnaient en influence, parvinrent à exercer un pouvoir réel dans plusieurs régions de la province et à y implanter la charia, la « loi islamique ». Une fois stoppées, littéralement, par le tsunami de décembre 2004, les hostilités entre le gouvernement central et les rebelles victorieux, au premier rang desquels les intégristes, ces derniers sont parvenus à implanter la charia parmi la totalité de la population musulmane d’Aceh, laquelle compte pour 98 % des quelque 4,4 millions d’habitants de la province. Bien avant cette généralisation, et encore plus depuis, l’application de la charia dans cette seule province, l’une des moins peuplées du pays, avait agi et continue d’agir comme repoussoir aux yeux d’une large majorité d’Indonésiens, mais aussi comme un aimant pour une influente minorité. Plus fondamentalement, l’expérience d’Aceh illustre la capacité de résistance, devant le pouvoir des puissants, d’une population galvanisée par l’islam, y compris celui véhiculé par les intégristes.
 
La résistance au régime de Suharto
Cette capacité a aussi été largement mise à contribution dans l’ensemble du pays pendant toute la période durant laquelle le régime de l’Ordre nouveau a sévi. Mis en place peu après le coup d’État militaire du 30 septembre 1965 dirigé par le général Suharto, devenu officiellement président en 1968, ce régime ne fut définitivement écarté qu’en 1998, le général-président ayant été contraint de démissionner à la suite de la crise financière asiatique. Mais il a réussi à déchirer le tissu social du pays de multiples façons, principalement par l’implantation d’un formidable réseau de corruption s’appuyant sur une administration civile dédoublée, à presque chaque palier administratif, par les représentants du pouvoir militaire. Injuste et prédatrice, cette gestion militaro-civile a aussi fortement contribué à la montée d’une résistance sinon active, du moins passive, sourde et irréductible d’une bonne partie de la population.
 
Progressivement, au sein d’une majorité des communautés villageoises indonésiennes, la solidarité et l’entraide ont été tout à la fois activées et promues à travers les institutions scolaires et religieuses : écoles ou mosquées, pesantren ou madrasah. En parallèle, la promotion des pratiques religieuses, telles la prière cinq fois par jour, la fréquentation des mosquées, le jeûne à l’occasion du Ramadan et le pèlerinage à la Mecque, a été accentuée. C’est ainsi qu’au sein desdites communautés, les imams et autres responsables ou dignitaires religieux sont devenus plus influents. À un point tel que lorsque le régime de Suharto s’est effondré, c’est non seulement la société civile qui s’est lancée dans la reconquête de ses droits, mais tout autant l’oumma, la communauté des croyants, en particulier ses institutions les plus représentatives.
 
L’avenir de l’islam politique en Indonésie
La scène politique en a été bouleversée, alors que les partis musulmans, interdits de pratique sous Suharto, ont su se faire entendre à nouveau sans peur d’être réprimés. Cela dit, même sous la dictature, bien des organisations musulmanes, strictement religieuses ou très politisées, avaient survécu. Cela comprenait des factions intégristes, empressées de mener quelques actions d’éclat, tel l’attentat meurtrier perpétré à Bali en 2002. Mais l’essentiel à retenir est l’accroissement de l’influence de l’islam. Tant celui qui réclame, sans chercher à l’exercer, un pouvoir plus moral et moins corrompu que celui qui prône la non-séparation des pouvoirs politiques et religieux, voire la prépondérance des seconds sur les premiers, bref l’islam politique, celui des fondamentalistes[2].
 
Les résultats des élections tant législatives que présidentielles tenues depuis la chute de Suharto semblent témoigner de l’évolution fluctuante de l’emprise de l’islam politique. Tour à tour, les partis musulmans ont soit gagné des points, soit en ont perdu. Aux dernières élections législatives et présidentielles de 2009, ils étaient en recul. Aujourd’hui, une majorité d’observateurs prédisent que le recul de l’islam politique va se confirmer à l’occasion des prochaines élections, prévues en avril et juillet 2014. Mais rien n’est moins sûr, étant donné son évidente progression dans la vie quotidienne, comme en témoignent d’incontestables indicateurs. Ceux-ci comprennent la multiplication des mosquées – la plupart construites grâce à un financement saoudien – et une pression sociale avérée, à Java en particulier, en faveur d’une pratique religieuse plus orthodoxe, associée à une remise en cause de pratiques culturelles préislamiques, tant artistiques qu’alimentaires et vestimentaires. Ainsi, très rare il y a encore 20 ans, le port du hijab progresse rapidement dans divers milieux, y compris sur le campus de l’université la plus prestigieuse du pays, Gadjah Mada, établie à Yogyakarta, la capitale culturelle du monde javanais. En effet, le foulard islamique représente aux yeux d’une large majorité d’Indonésiens un véritable fer de lance de l’islam politique.
 
Chose certaine, l’avenir de ce dernier dans le plus grand pays musulman du monde, celui qui fournit annuellement le plus important contingent de pèlerins vers la Mecque, s’avère déterminant pour l’avenir tant de la nation indonésienne que pour celui de l’islam dans le monde[3].

 


[1] D. Lombard, Le sultanat d’Atjeh au temps d’Iskandar Muda, 1607-1636, Paris, EFEO, 1970.
[2] Voir A. Feillard et R. Madinier, La fin de l’innocence?, Paris, Les Indes savantes, 2006.
[3] Voir K. Armstrong, The Battle for God, New York, Random House, 2001, p. 364.