Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

L'heureux naufrage – Réalisation: Guillaume Tremblay

Par : Gregory Baum

Cet excellent documentaire présente des entretiens avec des penseurs et des artistes contemporains qui dénoncent le vide spirituel de la société contemporaine et y répondent par une recherche personnelle de transcendance.
 
Le réalisateur du film, Guillaume Tremblay, partage cette perspective. Même si les dogmes l’« exaspèrent » et les fondamentalismes l’« effraient », il pense que les valeurs chrétiennes restent une source d’inspiration pour les gens du Québec. Dans son film, il donne la parole à des personnalités françaises et québécoises, croyants et non-croyants confondus – Denys Arcand, André Comte-Sponville, Bernard Émond, Stéphane Laporte, Léo-Paul Lauzon, Solange Lefebvre, Pierre Maisonneuve, Ginette Reno, Éric-Emmanuel Schmitt ­– et bien d’autres qui pensent que la société contemporaine, en réaction à la chape de plomb imposée par la religion officielle pendant des décennies, a jeté le bébé avec l’eau du bain. Vidée de grands idéaux communs, la société laisse chaque individu seul dans une lutte pour son succès personnel. L’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt dit à juste titre : « On est dans la seule époque où quand un garçon de 15 ans demande à son père " Quel est le sens de la vie ? ", le père se tait. »
 
Le film est divisé en deux parties : la première analyse le vide spirituel de la société et ses causes ; la deuxième rapporte les idées positives des interlocuteurs, leur quête de sens et leur engagement social. Sur le site Web du film, on trouve de l’information sur les personnes interviewées et des citations intéressantes de chacune d’elles. Le philosophe André Comte-Sponville, qui s’affiche comme athée, dit bien ce que plusieurs personnes pensent : ni la science ni la philosophie ne peuvent démontrer l’existence ou la non-existence de Dieu. C’est la foi religieuse qui affirme la présence de Dieu. Si on n’a pas la foi, si le message d’aucune religion en particulier ne nous rejoint, on peut être agnostique ou athée sans pour autant être hostile à la religion, et ressentir de la sympathie pour les croyants poussés par leur spiritualité à l’amour et à la solidarité. L’agnostique ou l’athée réfléchi peut aussi cultiver une spiritualité, souligne Comte-Sponville.
 
Le réalisateur donne également la parole à quelques catholiques. Ginette Reno nous dit que, sans la présence de Dieu dans sa vie, elle n’aurait jamais pu en traverser les grandes difficultés. Deux prêtres sont interviewés, Jacques Grand’Maison et Benoît Lacroix ; tous les deux manifestent de l’ouverture à la laïcité de l’État et au pluralisme de la société québécoise. Le père Lacroix dit même que le naufrage de l’Église au Québec constitue un événement heureux – d’où le titre du documentaire – parce que les gens ont été forcés de réfléchir et de passer d’un conformisme superficiel à de profondes convictions spirituelles. « L’Église-institution terrestre avec ses hauts murs ne m’intéresse plus. Ça ne veut pas dire que le message qui était derrière tout ça ne m’intéresse plus », affirme d’ailleurs Pierre Maisonneuve.
 
Dans certains réseaux, des voix catholiques ont regretté que le film donne priorité à l’agnosticisme, et non à la foi, disant que l’Église a changé depuis le concile Vatican II et que les accusations faites contre le catholicisme par la plupart des interviewés ne sont plus valables. Quant à moi, en tant que théologien, j’ai été plutôt fasciné par ce film qui m’a même rendu joyeux ; j’ai été impressionné par ces gens qui, hors de la religion, manifestent une sensibilité spirituelle, se sentent interpellés par un appel à l’amour et se laissent guider par leur cœur.
 
Les artisans du film invitent d’ailleurs les personnes et les groupes intéressés à organiser dans leur région des projections publiques et des discussions autour des questions soulevées par le documentaire. Une trousse d’animation, qui comprend entre autres 14 capsules vidéo sur différentes thématiques, est d’ailleurs disponible. Elle permet à l’œuvre de déborder du format restreint de 46 minutes qu’impose la télédiffusion.

L’heureux naufrage
Réalisation : Guillaume Tremblay
Production : Ovizion
Québec, 2014, 46 min.
<heureuxnaufrage.com>