Secteur Revue Relations

DOSSIER : Les racines d'un Québec vert

L’hégémonie culturelle

Par : Oscar Mateos, s.j.

L’auteur est responsable du secteur social du centre jésuite catalan Cristianisme i Justicía à Barcelone

La crise économique et financière internationale nous laisse un panorama social très préoccupant. Dans le contexte européen, au moins trois dynamiques semblent prendre forme : l’augmentation de la pauvreté et de l’exclusion sociale, le clivage croissant entre les riches et les pauvres, et la régression sociale et politique à travers une perte de droits sociaux et une influence accrue des marchés financiers sur les décisions des États.

Cette dynamique sociale, comme cette crise et les mesures adoptées pour y faire face, font renaître un vieux débat sur le concept d’« hégémonie culturelle » formulé par Antonio Gramsci dans les années 1930. Ce concept cherche à rendre compte de l’emprise des représentations et des valeurs des classes dominantes sur les pratiques et les croyances collectives. Pour bon nombre de penseurs critiques du processus de globalisation capitaliste, comme Susan George qui a récemment repris cette idée dans La pensée enchaînée (Fayard, 2007), une hégémonie culturelle du néolibéralisme se construit depuis les années 1970. Ainsi la dérégulation, la privatisation et l’inhibition du rôle de l’État sont devenues des dogmes intouchables – après avoir été d’abord théorisées par l’économiste Friedrich Hayek, puis mises puissamment de l’avant à l’époque de Reagan et de Thatcher, et finalement instituées par les institutions financières internationales avec le « Consensus de Washington ». Non seulement ces principes président à la manière d’organiser politiquement et économiquement nos sociétés, mais ils se sont convertis en une sorte de « sens commun ». Avec la connivence des pouvoirs politiques – relayant les pouvoirs financiers – et la collaboration dévouée des médias (intégrés aux oligopoles médiatiques des grandes entreprises), l’hégémonie culturelle du néolibéralisme réussit à faire passer des mesures allant directement à l’encontre des intérêts des citoyens comme des mesures raisonnables.

Pour certains défenseurs de la thèse de l’hégémonie culturelle, celle-ci découle, en grande partie, du naufrage de la gauche qui a été incapable de proposer de manière crédible un discours et des pratiques alternatifs. L’inexistence d’une « contre-hégémonie culturelle » s’explique par le fait qu’une partie importante de cette gauche a fini par intégrer les postulats néolibéraux, trahissant ainsi sa raison d’être.

Ce diagnostic, malgré ses aspects manichéens, est tout à fait éclairant. À cet égard, de nombreux forums de gauche soulèvent plusieurs questions qui devraient nous interpeller : est-il possible de construire une contre-hégémonie culturelle? Si oui, de quoi dépend-elle? Sur quelles valeurs et croyances peut-elle se fonder? Ces questions sont pertinentes dans un contexte de crise où les contradictions sont plus apparentes que jamais, les solutions avancées étant celles qui sont à l’origine de la crise : la dérégulation des marchés et les inégalités sociales croissantes. Ni un plus grand contrôle du système financier, ni des mesures qui ciblent la cohésion sociale ne sont sérieusement envisagés par nos gouvernements. Tout au contraire, la facture de la crise est refilée aux classes défavorisées. De plus, les mobilisations sociales sont, dans la majorité des cas, bien tièdes en comparaison de l’importante perte de droits sociaux qui se produit dans de nombreux pays. En ce sens, la victoire du projet néolibéral semble absolue.

Néanmoins, le débat idéologique entre la droite et la gauche – entre le tout à l’économie, d’un côté, et l’importance de la prise en compte du social et du politique, de l’autre – a resurgi minimalement, ce qui n’est pas rien dans un contexte où il avait presque disparu et où la fin des idéologies et de l’histoire avait même été annoncée. Au cœur de ce débat, cinq orientations s’imposent à l’heure de construire une pensée contre-hégémonique priorisant le social et le politique. 1) Le discours de la gauche doit pouvoir refléter un consensus autour de valeurs fondamentales auxquelles la gauche ne peut renoncer sous aucun prétexte. 2) La construction d’un cadre théorique est nécessaire, basé sur l’équité et sur un développement soutenable et pour lequel l’efficacité ne serait qu’une valeur complémentaire mais jamais prioritaire. 3) Des réseaux doivent être tissés – profitant des nouvelles technologies – afin de mettre en commun les diverses résistances sociales, politiques et économiques au néolibéralisme qui ont cours et d’établir un large espace de complicités, pluriel et hétérogène. 4) La gauche doit valoriser la démocratie et ses institutions et lui insuffler du sens afin de créer de nouvelles formes de participation sociale et de pouvoir démocratique. 5) Un nouvel internationalisme doit être mis de l’avant, qui consolide les institutions politiques ayant comme principal objectif de prioriser la justice sociale et de contrôler les marchés et les déséquilibres économiques mondiaux.