Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

Les trois temps de l'amour

Par : Anne-Marie Aitken

Aimer le monde, c’est s’émerveiller devant sa beauté, s’indigner devant les injustices et s’engager dans un combat pour une société plus juste.

L’auteure, religieuse xavière, rédactrice en chef de la revue Ecclésia en France, a été rédactrice en chef de Relations de 2002 à 2005

Nous n’avons pas choisi de naître, cependant nous pouvons choisir chaque jour d’aimer le monde, de l’accueillir et de nous en sentir partie prenante. Entre naissance et mort, ce monde nous déborde de toutes parts et nous précède. Sa découverte se fait progressive et nous surprend toujours. Nous le recevons et le percevons d’abord par nos sens : nous voyons ses couleurs vives ou pastel, ses contrastes ; nous entendons la multitude de ses bruits, sons et langues qui nous entourent ; nous goûtons ses saveurs douces ou amères ; nous touchons ses reliefs et ses aspérités ; nous sentons ses parfums si divers. L’approche intuitive, sensorielle, précède l’approche intellectuelle, réflexive. Avant de comprendre notre environnement, nous nous laissons prendre par lui. Les mots viennent après les sensations.
 
Très vite, nous faisons l’expérience de la beauté et de la souffrance du monde, de la justice et de l’injustice… Éprouver la vie, c’est en faire aussi l’épreuve. Les étapes à vivre tiennent parfois de l’abomination, du miracle, de l’incroyable. Notre sensibilité consent, abdique, s’émeut, s’indigne, se révolte…
 
Le monde est un subtil alliage de don et d’appel. Bernard Émond l’exprime très bien dans son film Tout ce que tu possèdes. Rien ne nous appartient, le monde nous est donné. Nous n’avons jamais fini de nous étonner et de nous émerveiller de ce cadeau, totalement gratuit, qui nous invite en retour à la gratitude. Une question lancinante ou simplement refoulée parfois nous taraude : qui nous fait ce don ? Y a-t-il un donateur avec lequel nous pouvons être reliés, entrer en communication ? Est-ce seulement le fruit du hasard ? Les réponses à ces questions sont diverses. Certains se satisfont d’une simple immanence du monde, ou y consentent – la barbarie et la destruction qui s’y déploient empêchant de croire qu’il puisse y avoir un créateur à la source de l’existence –, d’autres encore reconnaissent une transcendance qui les humanise dans l’égale dignité de tous et toutes, d’autres font confiance aux religions qui indiquent un sens du monde, une signification, une saveur, une direction.
 
Un amour qui s’émerveille
Quelles que soient nos croyances ou nos philosophies, nous faisons tous l’expérience de la beauté du monde, souvent à notre insu. Le sourire d’un enfant, le regard d’une amie, la lumière du soleil qui miroite dans les feuilles d’automne, le calme d’un lac, les vagues superbes de la mer, une nuit étoilée nous surprennent, nous étonnent et nous émerveillent, si nous prenons le temps de nous y arrêter. Nous percevons alors la fragilité du monde et sa générosité qui nous renvoient à notre force et à notre vulnérabilité. Ces sentiments nous habitent aussi quand nous prenons conscience du génie humain, des inventions extraordinaires qui voient le jour, des progrès de la médecine et de la technologie, de la grandeur d’âme de certaines personnes. Qu’est-ce que l’être humain au cœur de ce monde ? nous demandons-nous. Cette capacité d’étonnement et d’émerveillement est essentielle pour trouver du goût à la vie et le communiquer aux autres. Les enfants sont les premiers à nous y conduire grâce à leur regard émerveillé.
 
Aimer le monde, c’est aimer toutes les créatures qui se trouvent sur la Terre, les recevoir comme un cadeau qui nous est fait pour avancer dans la vie. Mais cet amour n’est ni simple ni spontané. Il se cultive et s’entretient au prix d’une sortie de soi. Les artistes nous y aident. À travers leurs œuvres, ils nous font partager la beauté du monde. Leur œil voit ce que nous ne voyons pas. Par la musique, la peinture, la poésie, la sculpture ou la photographie, ils nous donnent des clés d’interprétation du monde, ils nous ouvrent des horizons nouveaux qui nous permettent à notre tour de donner du sens à ce que nous vivons. Nous aimons tous revenir à un tableau qui nous parle. Nous n’avons jamais fini de le contempler, de nous en imprégner. C’est si fort que la découverte d’une autre culture que la sienne, par exemple, passe toujours par ce contact avec des œuvres artistiques – anciennes et contemporaines  – qui font découvrir l’âme d’un peuple.
 
Un amour qui s’indigne
Mais cette terre donnée à tous est aussi le lieu de terribles conflits, d’une extrême barbarie et de profondes injustices. Notre maison commune n’est pas si commune que cela. De grands écarts de richesse existent entre les continents, les peuples, les classes sociales, les générations, les quartiers de nos villes. Les uns baignent dans l’opulence alors que d’autres doivent se contenter de leurs déchets pour survivre. Les uns sont en paix, les autres sont en guerre, sans qu’aucun répit ne pointe à l’horizon. Les médias se font l’écho chaque jour de ces disparités, mais aussi les divers organismes communautaires et associatifs qui veillent sur les plus démunis. Que d’êtres blessés par la vie, que de peuples dont les droits sont bafoués ! Que de sans-papiers ayant fui leur pays, que de déplacés dans des situations précaires, que de victimes innocentes ! Impossible de rester indifférents à ces situations.
 
Il y a quelques années, l’une des figures de la Résistance, Stéphane Hessel, à l’âge de 93 ans, a lancé un fervent appel à l’indignation dans un manifeste intitulé Indignez-vous ! Ce texte de quelques pages seulement a eu un grand retentissement, en France et ailleurs. « Aux jeunes, je dis : regardez autour de vous, vous y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation […]. Vous trouverez des situations concrètes qui vous amènent à donner cours à une action citoyenne forte. Cherchez et vous trouverez. » Liée à la compassion, l’indignation est un puissant moteur d’action, à condition qu’elle ne s’enracine pas dans le ressentiment. Elle suppose un travail d’information et d’analyse pour découvrir les causes des inégalités, les structures qui les produisent et les moyens d’en sortir. C’est le travail que réalise fidèlement Relations depuis 75 ans.
 
Un amour qui s’engage
L’indignation appelle à une action politique ou citoyenne. Le mal dans le monde est puissant et tenace. Il apparaît parfois démesuré, nous condamnant à l’impuissance et à l’inaction. À quoi bon ! Que pouvons-nous contre de tels processus de haine ou de violence exercés sur des êtres humains et des peuples ? La tentation est de baisser les bras. Certains s’y laissent prendre. D’autres, au contraire, se mobilisent et se soutiennent dans un combat de chaque jour pour construire une société plus juste, en ayant le souci lancinant des plus pauvres, des plus délaissés. Prendre soin de notre Terre est à notre portée. Cela suppose de faire passer la recherche du bien commun avant son intérêt propre, de reconnaître que nous appartenons à une commune humanité. Interdépendants les uns des autres, ne devons-nous pas devenir solidaires dans la beauté comme dans la souffrance du monde ?
 
Pour ma part, c’est dans la foi chrétienne que je puise cet amour. Elle me donne de cultiver l’espérance dans ce monde en mal d’enfantement, qui n’a pas fini de naître. Dieu s’est fait chair en ce lieu. Un souffle habite l’univers, empêchant de désespérer au cœur de la nuit. Grâce à lui, je crois que le mal n’a pas le dernier mot.