Secteur Revue Relations

DOSSIER : Le vieillissement : un spectre?

Les sikhs du Québec

Par : Frédéric Castel

L’auteur, religiologue, est membre du Groupe de recherche interdisciplinaire sur le Montréal ethnoreligieux (GRIMER)

Si un flot d’articles a couvert, l’an dernier, « l’affaire du kirpan », rarissimes ont été les textes qui ont apporté quelque éclairage sur la communauté sikhe ni sur le sikhisme – qui compte aujourd’hui environ 20 millions d’adeptes dans le monde.

En pendjabi, « sikh » signifie « disciple », soit celui ou celle qui « apprend la vérité » par l’intermédiaire d’un gourou (précepteur). Ce dernier vocable s’applique aux dix chefs-fondateurs de la communauté sikhe, de même qu’à leur Livre sacré. Toutefois, pour les sikhs, le Gourou ultime n’est autre que Dieu lui-même. Ainsi, les sikhs aiment faire valoir que « tous les êtres humains sont sikhs » – terme pris ici au sens large –, car les adeptes de toutes les religions, même s’ils empruntent des chemins différents, sont tous des disciples de Dieu. Cette conception explique pourquoi le sikhisme moderne n’est guère préoccupé par les conversions.

Fondements historiques

À une époque où le nord de l’Inde était gouverné par des souverains musulmans de la dynastie moghole, Gourou Nânak (1469-1539), fils d’hindou, vécut sa jeunesse dans le village de Talwandi, au Pendjab, où cohabitaient hindous et musulmans. La tradition sikhe raconte qu’après être entré en transe, Nânak se fit enjoindre par Dieu de propager la vérité. Voyant l’unité fondamentale de l’hindouisme et de l’islam, Nânak chercha une voie rassembleuse. Il tenait un discours socialement égalitaire qui tranchait avec les coutumes indiennes de l’époque. Sillonnant les lieux sacrés, de l’Inde à La Mecque, il prêchait un monothéisme absolu et une dévotion dénuée de rituels qu’il assimilait à de la superstition.

Après sa mort, neuf autres gourous se succédèrent à la tête de la communauté. Ram Das (1574-1581), le quatrième gourou, fonda la cité d’Amritsar. Son successeur, Gourou Arjan Dev (1581-1606), y fit ériger le Temple d’or. Le sixième gourou, Har Gobind (1606-1644), fit construire à côté l’Akâl Takhat (Trône de l’Intemporel), l’actuel siège de l’autorité suprême du sikhisme. En 1699, le dixième et dernier gourou, Gobind Singh (1675-1708), créa l’ordre de la Khâlsâ. C’est sous son égide et dans un contexte de répressions religieuses contre les minorités, que la tradition pacifique sikhe acquit ses traits guerriers (dont le port du kirpan et la culture des arts martiaux).

Croyances, code moral et culte

Le Sri Guru Granth Sahib, le livre saint des sikhs, est une compilation (granth) d’hymnes composés, sous inspiration divine, par les gourous – à laquelle s’ajoutent les vers de vingt-six dévots sikhs, hindous et musulmans, tous considérés comme serviteurs de Dieu.

Le sikhisme est un système de croyances assez singulier, en ce qu’il combine monothéisme et transmigration des âmes (« réincarnation »). Contrairement à la conception hindoue, seule la dernière existence est humaine. Akâl Pûrakh, l’Un éternel, est infini et omniprésent. Inaccessible à la raison humaine, il est toutefois présent dans le cœur. La tradition lui donne de nombreux noms dont certains sont hérités de l’islam (Allah, Rahim) ou de l’hindouisme (Ram, Hari). Transcendant les sexes, on l’appelle Père ou Mère.

Détourné de Dieu, il appartient à l’être humain de se libérer de la chaîne des renaissances engendrées par le karma. Pour ce faire, il doit s’accorder avec l’ordre divin (hukam), faire preuve d’autodiscipline et chercher la vérité. La libération (mûkti), la réunion finale à Dieu, passe par la purification de l’âme (mân) des tromperies de l’ego (haumai).

Sont identifiés comme « péchés » les relations sexuelles hors mariage, le vol, les jeux d’argent, l’attachement aux biens matériels, l’orgueil et la colère. En outre, on doit s’abstenir des substances qui intoxiquent le corps comme l’alcool, les drogues et le tabac. La majorité des sikhs sont végétariens. La vie quotidienne s’ordonne selon trois préoccupations : accomplir honnêtement son travail, en partager les fruits, méditer sur le Nom de Dieu. Ce dernier n’est jamais représenté. On ne trouve aucune adoration d’idole ou d’être humain. L’accent est mis sur la dévotion intérieure.

Le sikhisme ne connaît pas de hiérarchie cléricale ni de prêtrise. Au temple, n’importe quel pratiquant « baptisé » peut remplir la fonction de granthi qui consiste à lire les textes. Cette fonction – qui n’est ni une profession ni un titre – peut aussi être confiée à quelqu’un ayant fait des études religieuses au Pendjab. Ce dernier se consacre alors à temps plein à l’éducation scripturaire et religieuse des fidèles sans qu’il y ait pour autant de relation hiérarchique. La lecture des Écritures est au centre des diverses cérémonies et des deux offices quotidiens. En outre, chaque jour, dans n’importe quel autre endroit calme, le fidèle récite sept prières (bani) réparties en trois temps (matin, crépuscule, coucher).

Valeurs égalitaires

Dès l’origine, le sikhisme a pris des positions égalitaires qui tranchaient avec la tradition hindoue ambiante. Ainsi, a-t-il rejeté le système des castes et posé l’égalité entre les femmes et les hommes. Comme les femmes disposent de la même essence divine que les hommes, elles peuvent tout autant croître spirituellement et atteindre la libération. La vie conjugale n’est d’ailleurs pas un obstacle à cette libération.

Les femmes peuvent prendre une part active dans toutes les cérémonies et y faire la lecture des Écritures. Toutefois, les femmes granthis professionnelles restent encore rares – surtout au Pendjab où la culture traditionnelle est encore pesante. Les femmes qui vivent en Occident sont conscientes que certains principes égalitaires fondateurs les concernant doivent être réaffirmés.

Le kirpan des amritdharis

Comme dans les autres religions, on discute toutefois de ce qu’est un « vrai sikh ». Les amritdharis (« en état de pureté »), terme plus ou moins heureusement traduit par « baptisés », forment de facto une élite religieuse composée d’hommes et de femmes réunie par l’ordre de la Khâlsâ. Ceux-ci doivent totalement se conformer aux prescriptions morales des dix gourous et arborer cinq signes religieux appelés les cinq « K ». Le kirpan est le premier de ces éléments : il symbolise la défense des croyants contre l’oppression. Le kaccha, une sorte de sous-vêtement, rappelle l’obligation de continence (associée à la fidélité conjugale) – cette dernière étant vue comme une forme de « respect de soi ». Un bracelet d’acier (kara) souligne que le lien qui unit l’individu à Dieu ne peut être rompu. Comme on ne doit pas porter atteinte à l’intégrité du corps donné par Dieu, on ne coupe ni ses cheveux, ni ne rase aucun poil (kesh). Les cheveux sont retenus par un peigne (kangha), symbole de propreté. Concrètement, le turban sert à maintenir les cheveux propres, tout en étant un signe distinctif des sikhs.

Souvent perçus de l’extérieur comme de simples « signes religieux » d’ordre identitaire, les cinq « K » aident le porteur à toujours garder à l’esprit la nécessité de rester digne moralement. Les amritdharis sont passés par la cérémonie de l’amrit sanskar dans laquelle il y a partage et aspersion d’eau sucrée (amrit) sur la tête – d’où l’association avec le baptême. La cérémonie coïncide généralement avec la fête de Baisakhi (mi-avril), le Nouvel an sikh, qui commémore en même temps la fondation de la Khâlsâ. Devenir amritdhari demeure un choix personnel. On peut rencontrer des enfants amritdharis dont les parents ne le sont pas et l’inverse. L’amrit sanskar peut avoir lieu à n’importe quel âge bien que cela soit peu courant avant huit ans. Cette démarche est suivie par environ 10 % de la communauté. Devenir amritdhari prend la force d’un engagement spirituel et communautaire : les écarts moraux ne peuvent être tolérés, pas plus que de se défaire des cinq « K ».

Réfugiés et immigrants

Les premières familles sikhes s’installent à Montréal dès 1952. Comptant à peine une cinquantaine de membres en 1961, la communauté sikhe québécoise en compte 1785 vingt ans plus tard[1]. Les professionnels et les commerçants d’origine urbaine sont nombreux.

Un mouvement beaucoup plus important débute en 1984, à la suite du drame de l’assaut par l’armée indienne du Temple d’or à Amritsar. Le gouvernement indien avait alors décidé d’en finir avec le groupe de rebelles armés qui s’y étaient réfugiés. Les divers mouvements de revendication sikhs dénoncent le fait que le Pendjab, le « grenier de l’Inde », soit à la fois exploité et négligé par l’État fédéral, et que la communauté sikhe elle-même, majoritaire à 63 %, y soit maltraitée. Dans les années suivantes, le Pendjab connaît une sévère répression qui implique des milliers de morts, emprisonnements, torture, viols et disparitions. Le cycle se répète dans les années 1995-1996. Les choses se sont calmées depuis, mais la tension persiste.

C’est à la suite de ces événements que de nombreux réfugiés ont trouvé, au Québec, une terre d’asile. Si un certain nombre de ces réfugiés ont pu militer dans ces mouvements ou prôner leurs idées, d’autres ont dû fuir simplement parce qu’ils ont fait l’objet de soupçons. Au Québec, la très grande majorité des membres de la communauté appuie les revendications traditionnelles des sikhs du Pendjab.

La majorité des sikhs sont arrivés depuis 1991, ce qui a contribué à renflouer la petite communauté qui est passée de 4525 à 8220 membres entre 1991 et 2001. La région de Montréal rassemble 96 % des sikhs québécois. On est toutefois très loin des communautés de Vancouver (99 000) ou de Toronto (90 000).

Comme beaucoup d’immigrants indiens, les sikhs tombent des nues lorsqu’ils se rendent compte que le Québec est culturellement distinct du reste du Canada. Si certains se sont redirigés vers l’Ontario, qui abritait déjà une large communauté, les autres, la surprise passée, ont compris qu’il faut apprendre le français, ce qui se laisse voir chez les jeunes d’âge scolaire.

Organisation communautaire

Les sikhs se réunissent pour le culte dès 1959, avant de constituer trois ans plus tard une association cultuelle. En 1971, on inaugure à Lachine, dans une église réaffectée, le premier temple (gurdwara) permanent.

Avec la poussée démographique des années 1990, la communauté voit ses institutions se consolider. En 2001, on quitte Lachine pour ouvrir le splendide Gurdwara Nanak Darbar à Lasalle. Celui-ci se pose comme le cœur de la communauté, en particulier lors des grandes fêtes religieuses. Dans la foulée, on trouve maintenant des temples à Pointe-Saint-Charles, Dollard-des-Ormeaux et Parc-Extension. Indépendants les uns des autres, ces gurdwaras sont néanmoins tous reliés à l’Akâl Takhat Sahib à Amritsar. Par ailleurs, un deuxième gurdwara à Parc-Extension et un autre à Brossard appartiennent à deux branches minoritaires du sikhisme. Ce nombre relativement élevé de gurdwaras s’explique du fait que les fidèles, et surtout les amritdharis, souhaitent visiter le temple aussi souvent que possible.

Profil social et avancées des femmes

La communauté est fort jeune : 39 % de ses membres ont moins de 25 ans. Nombreux sont ceux qui se marient dans la jeune vingtaine. Ici, la coutume indienne des mariages arrangés recule et se transforme profondément – l’attrait mutuel des intéressés ne pouvant plus être ignoré. Si les célibataires sont peu nombreux, les femmes le sont encore moins car celles-ci ne représentent que 44 % de la population. C’est que les hommes dominent dans les cohortes d’immigrants et de réfugiés. Parmi les hommes immigrés, certains sont venus seuls dans le but d’envoyer une partie de leurs revenus à leurs parents restés en Inde. Quant aux nombreux hommes réfugiés, après avoir erré à la recherche d’un pays d’asile, puis être arrivés au Canada, ils doivent attendre d’obtenir le statut de réfugié avant de pouvoir faire venir leurs familles.

Comme de nombreux réfugiés étaient paysans, dénicher du travail au Québec ne va pas sans difficulté. Six hommes au travail sur dix se sont dirigés vers la fabrication ou le camionnage (souvent transcontinental). Ce dernier métier offre une certaine liberté en même temps que la capacité d’être son propre patron. Dans la même proportion, les femmes travaillent dans le domaine manufacturier (certaines tâches peuvent se faire à la maison) ou dans le commerce de détail. Une femme sur dix œuvre dans les domaines de la santé ou des services sociaux.

Les jeunes, et en particulier les femmes, s’instruisent à grande vitesse : 16 % des femmes de moins de 25 ans ont déjà obtenu un diplôme universitaire (la moyenne féminine québécoise étant de 6 %). Parlant plus français que les hommes et davantage instruites, on doit s’attendre à ce que la cohorte des femmes dans la jeune vingtaine joue bientôt un rôle clé dans le devenir de la communauté. À mesure qu’elles s’inséreront dans le monde professionnel, elles feront le pont entre la communauté et l’ensemble de la société québécoise.

L’auteur tient à remercier Jaiseema Kaur, Charanjit Singh et Manjit Singh.

 



[1] Les données évoquées en ces lignes proviennent de Statistique Canada.