Secteur Revue Relations

DOSSIER : La retraite: une responsabilité collective

Les jésuites au Myanmar

Par : Walter Fernandes, s. j.

L’auteur, jésuite, est directeur du Centre de recherche Arrupe de Rangoon, au Myanmar
 
 
Après avoir été expulsés du pays en 1964 par le régime militaire marxiste qui venait de prendre le pouvoir, les jésuites sont revenus au Myanmar (Birmanie) en 2006, avec le souci de s’engager dans le sens de la justice sociale et de la défense des droits humains. Nous sommes actuellement 45 jésuites, incluant une trentaine de Birmans en formation.
 
Quand le cyclone Nargis a ravagé le Myanmar, le 2 mai 2008, laissant sur son passage plus de 150 000 morts et environ 2,4 millions de sinistrés, les jésuites se sont engagés dans la reconstruction. Un frère jésuite indien, Amalraj Chinnapan, qui avait travaillé de nombreuses années dans l’aide humanitaire et auprès des réfugiés dans plusieurs pays, a pu mettre à contribution sa longue expérience. Il a ainsi participé à la mise sur pied de la Myanmar Rehabilitation Initiative (MRI), qui a concentré son action surtout dans la région reculée du delta d’Ayeyarwady, dans le golfe du Bengale, et dans un bidonville de Rangoon, la métropole. Cette initiative a permis de réparer les systèmes d’aqueduc et d’assainissement des eaux et de reconstruire plus de 7000 habitations dans les collectivités touchées.
 
Cette aide, bien que modeste en comparaison des besoins immenses de la population birmane, a été vue cependant comme un modèle de développement en contexte de catastrophe naturelle. Les communautés pauvres ont été mises à contribution pour cibler leurs besoins et pour qu’elles ne deviennent pas dépendantes de l’aide. Des milliers d’enfants ayant péri lorsque leurs écoles ont été emportées, il a fallu faire un travail patient auprès des enfants survivants pour qu’ils acceptent de retourner en classe, en plus de trouver des enseignants et de reconstruire les établissements. Cet effort a contribué à redonner espoir à la communauté tout entière.
 
Un autre aspect que l’aide devait aussi prendre en compte était la réalité des habitants de la région du delta d’Ayeyarwady, qui vivent essentiellement de la pêche et de l’agriculture. La reconstruction passait donc nécessairement par de nouveaux bateaux et filets de pêche pour permettre aux familles d’assurer leur subsistance quotidienne. De plus, un grand nombre d’ouvriers agricoles étant morts noyés parce qu’ils vivaient dans les zones basses, la pénurie de main-d’œuvre a fait en sorte que les survivants très pauvres ont eu de meilleurs salaires. Justice exigeait que cet avantage soit maintenu en même temps que la relance de l’économie agricole. Les agriculteurs, quant à eux, ont perdu tout ce qu’ils avaient lors du cyclone : les granges, les semences, les outils et les bêtes. Le sol est devenu salin, les sources d’eau potable, salées. Cette précarité poussait les familles dans les griffes des usuriers. La revitalisation de la communauté impliquait, par conséquent, non seulement de reconstruire les infrastructures, mais aussi d’empêcher que les paysans soient étouffés par leurs dettes. Ce à quoi le MRI s’est engagé en soutenant des initiatives communautaires, notamment de micro-crédit. Être là au côté des plus marginalisés, où le besoin est le plus criant, c’est, pour les jésuites, s’engager pour la justice.
 
Par ailleurs, l’option pour la justice exigeait des jésuites qu’ils favorisent l’analyse sociale, que cinq décennies de dictature avaient découragée, et ce, dans de nombreux domaines. Mon expérience de 40 ans dans un centre d’analyse sociale en Inde, notamment en plaidoyer (advocacy), a été mise à contribution pour former des chercheurs au Myanmar. Le Centre de recherche Arrupe a ainsi été créé en 2013. Il travaille en lien avec des groupes de la société civile dans la formation à l’analyse sociale et au plaidoyer. Déjà, deux importantes études ont été réalisées, l’une portant sur la manière d’affronter les catastrophes naturelles, l’autre sur l’éducation dans les bidonvilles.
 
L’Église birmane est aussi devant de grands défis. La plupart de ses membres appartiennent à des minorités ethniques qui vivent dans des zones riches en ressources naturelles et minérales convoitées par les entreprises des pays riches d’Asie, d’Europe et d’Amérique du Nord. Ces régions souffrent de conflits ethniques depuis des décennies. Comme l’Église a, elle aussi, été victime de régimes autoritaires, les évêques n’ont pu participer au concile Vatican II. Il y a donc tout un travail de formation à faire auprès d’eux en matière d’enseignement social et d’engagement pour une paix fondée sur la justice et les droits humains – notamment ceux des Autochtones. Il est difficile de dire qu’il existe « une » Église du Myanmar. Chaque communauté ethnique construit sa propre église avec très peu de sentiment national et universel.
 
Cette situation conduit les jésuites aux « frontières ». Là, ils peuvent contribuer à construire une Église nationale sur la base de la justice, tout en respectant les identités locales et en consolidant le lien avec l’Église universelle. Ils ont aussi à faire face au néolibéralisme et à son allié, le fondamentalisme, qui détourne l’attention de la pauvreté croissante en ciblant les minorités musulmanes comme boucs émissaires. Quelques moines bouddhistes sont à la tête de ce mouvement fondamentaliste. Cette réalité renvoie les jésuites à leur mission de paix fondée sur la justice.