Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Les COP jouent plusieurs rôles dans la transition vers un monde sobre en carbone

Par : René Audet

L’auteur est directeur de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM

En 2009, à la COP15 de Copenhague, le verdict général porté sur les résultats des négociations fut sans équivoque : il s’agissait d’un échec. Une année plus tard, la conférence de Cancun donna lieu à une « grande réussite ». Pourtant, la COP16 de Cancun avait essentiellement entériné « l’ignoble » Accord de Copenhague.
 
Clairement, il y a de quoi s’interroger sur le sens des mots succès et échec accolés aux négociations internationales sur le climat. Une grande partie de l’évaluation que l’on fait de ces conférences relève du discours politique et médiatique. C’est dire que leur « utilité » est matière à débat. On pourra certainement trouver des arguments pour contester la pertinence de ces grandes conférences, notamment en examinant les rapports de force qui s’y déploient, le peu de transparence des négociations ou l’écart entre les engagements des pays et les recommandations de la communauté scientifique.
 
Peut-être les jugements à l’encontre des COP tiennent-ils du fait que nous nous attendons à ce que les leaders mondiaux règlent à eux seuls l’immense défi du climat. Il me semble pourtant que les négociations internationales devraient être envisagées d’un point de vue plus large, comme une composante essentielle d’un processus global de transformation que l’on ne peut réduire à l’atteinte de cibles concernant les émissions des gaz à effet de serre (GES). Appelons ce processus la « transition vers un monde sobre en carbone ».
 
Avons-nous besoin des négociations climatiques pour faire advenir cette transition vers un monde sobre en carbone ? À mon avis, celles-ci jouent au moins trois rôles importants dans le cadre de cette transition.
 
Vers une cohésion planétaire
Premièrement, les négociations internationales permettent de mettre en scène les défis de la transition. Cette mise en scène n’a souvent rien de serein – elle est au contraire tragique et conflictuelle. Pensons, par exemple, aux petits États insulaires qui ont pu faire reconnaître la précarité de leur situation et rejoindre les médias du monde entier grâce à la plateforme des COP. Pensons aussi au déplacement des pôles de pouvoir dans le monde, qui se reflète dans la prise de parole et le nouveau leadership de coalitions formées d’États en émergence, de pays africains et d’autres « groupes d’affinité ». Présentement, c’est toute l’industrie des hydrocarbures qui est mise sur la sellette lors des COP. Cette mise en scène est souvent symbolique, mais elle ne permet pas moins de mettre à l’ordre du jour planétaire des enjeux géopolitiques liés à la transition. Puisque le changement climatique est un problème planétaire, c’est bien à l’échelle de l’humanité qu’il faut envisager la transition.
 
Deuxièmement, sans préjuger de l’atteinte ou non des cibles de réduction de gaz à effet de serre, il convient de reconnaître que les négociations climatiques nous obligent à nous projeter dans l’avenir, en tant qu’espèce. Un avenir allant jusqu’à 2100 et même au-delà. Cela n’est pas anodin. Même si, pour l’instant, cela ne concerne que les niveaux d’émission de GES. Et même si d’autres facteurs géopolitiques jouent dans le sens contraire. Il s’agit certainement d’un exercice fragile et imparfait, mais qui sait de quelle manière cette projection pourrait marquer les consciences et donner, lentement et progressivement, une nouvelle cohésion planétaire ?
 
Planifier la transition
Troisièmement, les niveaux de réduction d’émissions de GES qui seront décidés à Paris, en décembre prochain, auront une autre utilité : ils forceront les États et tous les acteurs sociaux à planifier leurs activités en fonction de contraintes à venir. Les tenants du discours de « l’économie verte » aiment affirmer que les cibles des gouvernements contribuent à donner des « signaux » aux acteurs économiques. Il me semble pourtant que l’enjeu est loin d’être exclusivement « économique ». Le signal s’adresse à tous : dorénavant, il faudra aussi planifier en fonction de nos émissions de GES, de notre adaptation au changement et de la création d’écosystèmes résilients et productifs.
 
Mettre en scène, projeter, planifier. En définitive, les négociations climatiques jouent un rôle plus important que leur utilité formelle – de nature politique et diplomatique – ne le laisse présager. Elles constituent l’une des forces incontournables de la transition vers un monde sobre en carbone.