Secteur Revue Relations

DOSSIER : Le Nord pour tous, vraiment?

Les bruits du monde

Par : Laure Morali et Rodney Saint-Éloi (dir.)

Chants de l’humanité

Aux voix qui s’élèvent sans cesse en faveur d’une plus grande ouverture à l’Autre, la jeune maison d’édition québécoise vouée à la création de ponts entre les imaginaires du Nord et du Sud, Mémoire d’encrier, répond de belle façon avec Les bruits du monde, livre-disque qui incarne l’abolition des frontières identitaires. Dans ce recueil rassemblant 30 auteurs, s’expriment en poésie des origines et des appartenances diverses, unies par une même attention sensible aux bruits du monde.
 
En amont du recueil, un spectacle éponyme soulignant le dixième anniversaire de Mémoire d’encrier, présenté dans quatre villes du Québec entre novembre 2011 et septembre 2012 et mettant en vedette tous les auteurs du collectif (hormis Minnie Nayoumealuk, publiée ici à titre posthume). L’idée de pérenniser sous forme écrite les textes alors récités est bonne, mais plus encore celle de les fixer sur support audio : après tout, il s’agit de poésie, qui plus est, de poésie autochtone dans bien des cas. Et pouvoir savourer la musique méconnue de ces langues d’ici est un véritable cadeau. Le CD accompagnant le livre, qui regroupe 13 des 30 textes du recueil, offre un accompagnement musical sobre et inspiré, signé Réjean Bouchard. On peut y entendre les voix de figures littéraires connues telles que José Acquelin, Joséphine Bacon, Jean Désy, Dany Laferrière et Florent Vollant, mais également celles de performeurs, slameurs et auteurs de la relève, dont Ouanessa Younsi, Manon Nolin, Louis-Carl Picard-Sioui et Mahigan Lepage. Certaines – dont Natasha Kanapé Fontaine – nous gratifient de chants magnifiques, trop brefs, où filtrent entre autres les thèmes de la nordicité et de l’aliénation.
 
À l’image des identités qui s’expriment, le monde ausculté est multiple : mondes boréals ou tropicaux, rêvés ou tangibles, déchus ou à venir, dépeints dans un registre tantôt tragique (Minnie Nayoumealuk, « J’avais sept ans… »), tantôt comique (Mahigan Lepage, « Le tour de la Gaspésie en zigzag »). Certains auteurs nous surprennent par les sujets qu’ils abordent et qu’on ne se serait pas d’emblée attendu à lire sous leur plume : pendant que le Québécois Michel Vézina dénonce l’hypocrisie de notre identité (« Vous me faites pleurer / Tshitutunau tshetshi maian »), l’Innue Naomi Fontaine aborde avec tendresse et lucidité l’expérience on ne peut plus universelle de la maternité (« Nikuss »).
 
Reste un nombre considérable de textes (dont celui de Virginia Pésémapéo Bordeleau, collaboratrice de Relations) qui abordent de front les thèmes incontournables de la migration, de l’errance et du déracinement, autant d’occasions pour le lecteur de puiser à la source un autre type de savoir sur ces réalités par ailleurs largement documentées et commentées : « paiement d’épicerie / sortir sa carte indienne / devant tous ces Blancs » (Shan-Dak Puana, « Identités »).
 
On y parle aussi de ce « métier de capteur de son, de rythmes et d’émotions » qu’est celui d’écrivain. On le célèbre surtout, à travers la richesse de chacun des poèmes et récits qui composent ce livre. Alors qu’on apprenait récemment la disparition, sur les nouveaux billets de 20 dollars, de la citation de Gabrielle Roy sur la nécessité de l’art dans nos vies, Les bruits du monde, cette série de « … manifestes pour réaffirmer avec force et conviction que l’humain (et non la finance) est la seule raison d’être », propose à quiconque souhaite échapper à la clameur virulente du quotidien un échantillon touchant et pertinent du chant commun de l’humanité.

Christiane Bonneau

Laure Morali et Rodney Saint-Éloi (dir.)
Les bruits du monde
Mémoire d’encrier, coll. Chronique, Montréal, 2012, 190 p.