Secteur Revue Relations

DOSSIER : Médias sous observation

Médias sous observation

Relations no 728
novembre 2008


Les Belges au bord du divorce

Par : Dimitri della Faille

L’auteur, d’origine belge, est docteur en sociologie, rattaché à l’Institute on Globalization and the Human Condition de l’Université McMaster (Ontario)

Si le mouvement du nationalisme-indépendantisme flamand s’inscrit dans le cadre de l’amplification des mouvements communautaires et régionalistes en Europe, il marque surtout la radicale remise en question du « compromis belge ».

Depuis le printemps 2007, la fragilité de la Belgique est préoccupante. Certains observateurs proclament la fin du « pacte social à la belge » ou consacrent le « divorce belge ». Ainsi, pour nombre de Belges, la question n’est plus de savoir si leur pays va éclater en morceaux, mais plutôt quand et comment?

Une crise profonde

En juin 2007, le parti démocrate-chrétien flamand obtint une majorité des votes aux élections fédérales. Yves Leterme, membre de ce parti, est pressenti pour former le nouveau gouvernement. S’en est suivi l’accouchement le plus difficile qu’ait connu un gouvernement fédéral dans l’histoire de la Belgique. Il a fallu plusieurs retournements de situation, de nombreuses menaces et de retentissantes démissions pour que Leterme puisse finalement former un gouvernement de coalition – 196 jours après les élections. Or Leterme s’est illustré, au cours des dernières années, par des déclarations très controversées. Il a, par exemple, fait part de ses doutes quant aux capacités intellectuelles de certains francophones « incapables » d’apprendre le néerlandais. Il soutient qu’il ne voit pas grand-chose qui lie les différentes communautés linguistiques de la Belgique. En août 2006, il affirme au quotidien français Libération que la Belgique est un accident de l’histoire et que l’unité du pays n’est pas une valeur en soi. 

La fragilité du gouvernement trouve en partie sa source dans le fait que les démocrates-chrétiens flamands se sont associés à un parti flamand farouchement indépendantiste. L’alliance d’un premier ministre qui affirme ne pas avoir d’attachement profond à l’unité de la Belgique avec un parti réclamant la division du pays n’a rien pour rassurer ceux qui préfèrent une Belgique unie.

Constatant la persistance de l’impasse, le gouvernement tente de démissionner en juillet 2008. Cette démission est toutefois refusée par le roi Albert II qui préfère pousser les parties à trouver une solution durable – passant certainement par une réforme importante du fédéralisme. Même les plus optimistes sont maintenant forcés de constater la profondeur de la crise. 

Un État complexe

L’État belge moderne naît en 1830 lors de l’éviction de l’armée du roi des Pays-Bas hors de Bruxelles et de ce qui deviendra plus tard la Belgique. Les peuples occupant ce qui constitue actuellement le territoire de la Belgique ont connu à peu près tous les régimes ayant jalonné l’histoire de l’Europe. Par leur volonté de s’autodéterminer, ils se sont finalement dotés collectivement d’un État souverain à part entière.

Au fil du temps, l’organisation politique et constitutionnelle de la Belgique est toutefois devenue extrêmement complexe. L’administration du territoire est divisée entre un État national fédéral et trois régions (flamande, wallonne et Bruxelles-Capitale). Un autre niveau administratif gère les trois communautés linguistiques de la Belgique (néerlandophone, francophone et germanophone par ordre décroissant de population). La fusion de la région et de la communauté flamandes, en 1980, est à l’origine de certains paradoxes. Par exemple, la communauté-région flamande a son siège à Bruxelles, une division régionale qu’elle n’administre pas et à laquelle moins de 15 % de la population est rattachée! 

Traditionnellement, les partis qui régissent ces divisions régionales et communautaires sont également divisés en fonction de « trois piliers » : c’est-à-dire, en fonction d’une orientation éthique et politique socialiste, libérale ou catholique. Ces trois piliers organisent la vie sociopolitique. On les retrouve dans l’éducation, les associations culturelles et même le système bancaire. Il est ainsi possible, en Belgique, pour un catholique, de voter pour des partis catholiques aux niveaux fédéral, régional, communautaire et municipal; d’appartenir à un syndicat catholique; d’avoir un compte de banque dans un organisme associé aux mouvements catholiques; d’envoyer ses enfants dans des camps de vacances tenus par des associations catholiques et de fréquenter une université catholique. Il en va de même pour les socialistes et les libéraux. Ce modèle d’intégration verticale des activités sociales a contribué à l’équilibre de la Belgique par une pratique institutionnalisée du compromis. Actuellement, l’entrée en force de nouveaux acteurs politiques tels les partis écologistes, combinée à l’ouverture de la Belgique au marché commun, a eu comme effet d’affaiblir l’organisation par piliers et de rendre ainsi plus difficiles les compromis « à la belge ». 

Des divisions socio-économiques

La Belgique actuelle est également à l’image des transformations sociales typiques d’une société post-industrielle. En forçant quelque peu les traits, on peut décrire la Belgique de la fin du XIXe siècle comme un pays divisé entre un sud industrialisé (la Wallonie) ayant alors bénéficié de la révolution industrielle, et un nord rural pauvre (la Flandre) et tourné en partie vers la tradition et la religion. Les élites, tant au nord qu’au sud, étaient alors francophones ou francophiles. Elles ont tâché d’imposer leur dominance aux cultures populaires flamandes et wallonnes. C’est cette élite qui a créé et formé les institutions naissantes de la Belgique. Jusqu’à la moitié du XXe siècle, l’élite francophone dominait l’armée, l’économie, la justice et la politique. Le français s’est donc imposé comme langue publique. La Wallonie, qui a été le moteur de l’économie belge, est devenue la région à majorité francophone de la Belgique. C’est pourquoi on peut affirmer que les conflits linguistiques en Belgique ont été en grande partie des conflits de domination de groupes socio-économiques et non des conflits d’appartenance ethnique.

Un siècle plus tard, le discours des partis en faveur d’une plus grande autonomie ou d’une indépendance totale de la Flandre dépeint une toute autre Belgique. Celle-ci est maintenant divisée entre une région dynamique et riche au nord (la Flandre) et une région pauvre et incapable de se sortir d’un marasme économique au sud (la Wallonie). Les chômeurs et « latins » du sud vivraient grâce aux transferts économiques permis par le dynamisme, l’innovation et le travail des Flamands. Certes, la situation est plus complexe, mais la force des propos tenus par les nationalistes flamands réside dans la simplicité des images et dans le fait qu’elles soient en partie fondées. 

Un compromis en péril

La vie en commun est un thème récurrent pour les Belges. La pratique du compromis et des unions fragiles est devenue une spécialité nationale. Dès le XIXe siècle, plusieurs gouvernements ont uni libéraux anticléricaux et catholiques conservateurs. Même si plusieurs épisodes de violences liés aux rapports, parfois difficiles, entre les communautés linguistiques sont documentés, les conflits ont été principalement canalisés ou se sont résolus au niveau des institutions politiques. 

Par exemple, les années 1960 ont été le théâtre de nombreux affrontements et d’une crise profonde de la vie publique. La Belgique s’est alors réorganisée tant politiquement que socialement. Expulsés de la ville flamande de Louvain, les francophones de l’Université catholique ont créé une nouvelle institution au milieu des champs wallons : c’est ce qui deviendra Louvain-la-Neuve en 1969. Durant cette décennie, on adopte également une loi spéciale interdisant les recensements linguistiques. Cette loi vise tant à pacifier les rapports entre les communautés linguistiques qu’à maintenir artificiellement les statistiques sur l’état de la pratique du néerlandais dans la région bruxelloise à un niveau bénéfique à la communauté flamande. La transition vers une plus grande communautarisation et régionalisation de la Belgique a transformé et renforcé le système démocratique.

Quarante ans plus tard, la crise actuelle en Belgique reste principalement confinée aux institutions démocratiques et à l’espace des débats publics. Les discussions s’effectuent au travers des médias et des différentes chambres des représentants. Mais il semblerait qu’actuellement, la pratique du compromis au sein des institutions démocratiques ne rallie plus les différents segments de la société belge. L’affaiblissement de la prégnance des « trois piliers » sur la société belge, la rapide internationalisation de Bruxelles, la diversité culturelle croissante, l’incapacité du système démocratique à répondre aux attentes des représentants de la communauté flamande sont autant de facteurs qui peuvent expliquer la difficulté qu’ont présentement les Belges à vivre ensemble. Il apparaît maintenant que la Belgique devra, de toute évidence, passer par une réforme importante de son système représentatif et de l’administration de son territoire. Si elles décident de continuer à vivre ensemble, les différentes communautés belges devront collectivement décider quelle forme prendra une Belgique plurielle, inclusive et solidaire.