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DOSSIER : Des voies pour réinventer l'économie

Les agressions sexuelles et l’Église

Par : Gregory Baum

L’auteur est théologien

La culture du silence à l’égard des agressions sexuelles commises par des prêtres a été alimentée par le souci de ne pas entacher l’image d’une Église sainte. Le pape Benoît XVI semble vouloir rompre avec cette culture. Toutefois, les instructions qu’il a envoyées à tous les évêques, en 2001, alors qu’il était préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi, en étaient encore malheureusement tributaires.

Les scandales liés aux agressions sexuelles commises par des prêtres pédophiles au Canada, aux États-Unis et dans les pays européens ont révélé que les évêques catholiques n’ont pas pris ces délits au sérieux dans le passé. Tout en les considérant comme des péchés graves, les évêques ne se souciaient pas de leurs effets destructeurs sur les victimes. Ils exigeaient du prêtre coupable qu’il se repente, lui donnaient l’absolution et lui demandaient de continuer son ministère dans une autre paroisse. Parfois, ils l’envoyaient chez un psychothérapeute. Cependant, pour protéger la réputation de l’Église, les évêques refusaient de révéler ces scandales tant aux paroissiens qu’à l’ensemble de la société.

Il faut reconnaître que, dans le passé, le silence autour des méfaits sexuels faisait partie de la culture. Mgr Jacques Gaillot, ancien évêque d’Évreux en France, souvent critiqué par le Vatican pour ses positions audacieuses, vient d’avouer publiquement qu’il a lui-même accepté dans une paroisse de son diocèse, il y a vingt ans, un prêtre canadien reconnu coupable d’actes pédophiles. Mgr Gaillot croyait que c’était la bonne manière de faire dans l’Église. Aujourd’hui, il reconnaît que c’était là une grave erreur. Il ne faut donc pas être trop surpris d’apprendre par les journaux que Joseph Ratzinger – l’actuel Benoît XVI – ait adopté une attitude semblable à cette époque. D’abord, lorsqu’il était archevêque de Munich, il aurait fait preuve de générosité envers le prêtre allemand Peter Hullermann qui avait molesté des enfants. Et lorsqu’il était préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi, il aurait agi de même à l’endroit du prêtre américain Lawrence Murphy, coupable d’agression sexuelle envers des enfants atteints de surdité.

Depuis déjà plusieurs années, l’attitude des conférences épiscopales du Canada, des États-Unis et de plusieurs pays européens a changé de façon radicale : c’est dorénavant tolérance zéro. En 2001, à son tour, la Congrégation de la doctrine de la foi a élaboré de nouvelles instructions pour compléter l’instruction Crimen sollicitationis de 1963. Cette Congrégation exige désormais que chaque accusation d’agression sexuelle fasse l’objet d’une analyse juridique et, si les faits sont avérés, que le coupable soit puni selon le droit canon. Dans sa lettre aux catholiques irlandais, Joseph Ratzinger/Benoît XVI a reproché aux évêques d’Irlande de ne pas avoir obéi aux instructions, de ne pas avoir pris au sérieux chaque cas et de ne pas en avoir averti la Congrégation de la doctrine de la foi.

Des instructions controversées

Ces nouvelles instructions sont cependant elles-mêmes controversées. En effet, selon le théologien Hans Küng, auteur d’un article publié dans Le Monde, le 4 mars 2010, ces instructions de la Congrégation de la doctrine de la foi, alors sous la direction du cardinal Ratzinger, ont été envoyées aux évêques catholiques dans une lettre secrète du 18 mai 2001. On y exige que justice soit faite selon le droit canon, mais que les délits des prêtres pédophiles restent secrets. Cela expliquerait pourquoi plusieurs évêques ont refusé de remettre les dossiers relatant ces délits à la police et essayé de camoufler le plus possible ces tristes histoires.

Puisque les propos de Hans Küng ont été contestés, il faut donc lire, avec attention, la lettre secrète émanant du Vatican, intitulée De delictis gravioribus; on la trouve sur Internet, en latin et en traduction française. On y dit clairement que chaque fois qu’un évêque soupçonne, avec une certaine évidence, qu’un clerc a commis un délit sexuel impliquant un mineur âgé de moins de dix-huit ans, il doit d’abord mener une investigation préalable et, tout de suite, avertir la Congrégation de la Doctrine de la foi. Si, pour des raisons particulières, celle-ci ne se réserve pas le cas, c’est à l’évêque de poursuivre l’investigation du délit présumé dans le cadre d’un tribunal diocésain dont les membres doivent être des prêtres. Ce tribunal doit suivre les articles du droit canon sur les délits et les peines. S’il se réfère à d’autres normes, le tribunal doit les communiquer à ladite Congrégation.

Le texte ajoute : « Les causes de ce genre sont soumises au secret pontifical. » Ainsi, Hans Küng a raison d’affirmer que la Congrégation, sous la direction du cardinal Ratzinger, a demandé aux évêques de garder le silence sur ces délits, tant dans leur diocèse que dans la société. Cependant, le texte ne précise pas si les pénalités canoniques annoncées dans l’instruction Crimen sollicitationis de 1963, applicables à ceux et celles qui osent briser ce secret, s’appliquent toujours. La tolérance zéro exigée par le cardinal Ratzinger, en 2001, obligeait les évêques à avertir la Congrégation de la doctrine de la foi des délits pédophiles et à amorcer un procès pour juger et punir l’accusé. Mais cette nouvelle instruction impose toujours que les évêques camouflent les délits du clergé afin de protéger la réputation de l’Église. Puisque c’était la règle dans l’Église, même en 2001, il ne faut pas s’étonner que bien des évêques aient hésité à rapporter ces délits à la police.

Une ecclésiologie au service du secret

Le manque de transparence de l’Église catholique se justifie par une ecclésiologie qui la présente comme une communauté sainte, supérieure au monde, orientée vers une fin surnaturelle et au-delà des biens purement naturels. Protéger l’image de cette sainte Église est donc plus important que se de soucier des choses de ce monde, y compris de la situation des enfants molestés et de leurs familles. Pourtant, cette ecclésiologie a été dépassée avec le concile Vatican II. L’Église catholique s’est alors reconnue solidaire de l’humanité, en commençant par les pauvres, les faibles et les blessés. Selon une parole prononcée par Paul VI, « dans ce monde-ci, l’Église n’est pas une fin; elle est plutôt un moyen au service de l’humanité tout entière ». Il ne suffit donc pas de punir le prêtre délinquant, de l’envoyer suivre une thérapie et de l’éloigner des occasions où il pourrait violenter d’autres enfants. Il faut, de plus, que ceux qui exercent l’autorité dans l’Église s’intéressent au bien-être des victimes et s’entretiennent avec leurs parents pour que ces enfants soient entourés d’attention.

Le silence et le camouflage pratiqués par l’Église catholique doivent faire place à l’ouverture et à la transparence. Même si l’Église n’est pas sainte, elle est appelée à la sainteté; et le premier pas dans cette direction doit être l’humilité, c’est-à-dire la reconnaissance de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait. Le pape craint-il que l’aveu des erreurs de l’Église affaiblisse la foi des catholiques? Je crois, pour ma part, que les catholiques seront plus rassurés dans leur foi et impressionnés par l’humilité du pape que par son pouvoir souverain. Nous sommes entourés d’hommes politiques et de chefs d’entreprise qui nous mentent, cachent ce qui se passe dans leurs organisations et font des promesses qu’ils ne rempliront pas. Dans une telle situation, les catholiques désirent que leurs chefs – les évêques et le pape – disent la vérité. L’opposé de la vérité n’est pas l’erreur, mais le mensonge.

Le célibat obligatoire en question

L’obligation du célibat et le tabou de la sexualité présent tout au long de la formation des prêtres peuvent favoriser chez ces derniers la répression et le refus de reconnaître ce qui se passe dans leur corps. Et ceux qui pressentent des inclinations maladives ou souffrent d’immaturité psychi – que grave peuvent chercher à se réfugier dans ce « cercle de célibataires » pour éviter d’y faire face.

Renoncer au célibat obligatoire et accepter au sacerdoce des hommes (et des femmes) qui sont mariés ou qui veulent se marier permettraient d’aborder les questions sexuelles d’une autre manière, plus sereine et ancrée dans l’expérience vécue. La présence de pères et mères de famille parmi les prêtres les rapprocherait de la vie de leurs paroissiens et favoriserait une attention plus sentie au bien des enfants. En outre, cela permettrait de dépasser le cléricalisme si néfaste à la vie de l’Église et de renforcer la solidarité avec le monde.

Espérons que la triste crise actuelle, qui révèle l’incompétence de l’Église sur les questions relatives à la sexualité, devienne l’occasion d’une réflexion pastorale honnête et courageuse, et d’une humanisation du ministère sacramentel