Secteur Revue Relations

DOSSIER : Un monde qui vacille

L’ère du faux

Par : Naïm Kattan

J’ai constamment le sentiment de vivre dans un univers où les images se superposent au réel, le masquent et le relèguent à l’oubli. La publicité récupère tous les gestes qui traduisent notre humanité en les dénaturant avec acharnement pour mousser la consommation. Je regarde les nouvelles à la télévision, interrompues par des images d’hommes et de femmes qui se délectent de hamburgers ou de pizzas : insurpassables délices. Cinq minutes plus tard, les nouvelles d’assassinats, de meurtres, d’inondations, quelque part dans le monde, sont interrompues par des annonces faisant l’éloge de voitures toujours les meilleures, quelle que soit leur marque et leur provenance. Puis, l’évocation des catastrophes reprend et sera suivie par des visages de femmes au sommet de la séduction grâce à l’effet miraculeux d’une crème. Je suis ainsi poussé à une frénétique consommation d’objets dont je saurais pourtant bien me passer.
 
Pour me divertir, c’est-à-dire pour m’éloigner de mes préoccupations quotidiennes, de multiples documentaires me font aussi envier des plages ensoleillées et des villes pleines de trésors et de mystères. Ainsi, le monde est un spectacle à ma portée qui se déroule, jour et nuit, en images. Certes, si je laisse la télévision allumée sans choix préalable, des scènes d’horreur, de violence et de misère abondent également dans les télé-feuilletons. Frappé, choqué, mon émotion est aiguillonnée, ma sympathie ciblée. Cela finit par être exacerbant et je ne cherche plus à m’abstenir de prendre acte du monde qui existe, tel qu’il existe. Mais à force de voir des scènes qui se répètent indéfiniment, celles-ci finissent par tomber dans la banalité. Ayant épuisé mes réserves d’émotions, je fais alors face à mon impuissance. Je n’ai plus le choix qu’entre l’indignation et la tristesse, qui finissent par se neutraliser en indifférence. Face au spectacle, à la perpétuelle représentation d’images sans âme, de témoin je deviens spectateur, c’est-à-dire que je me trouve à l’extérieur du réel, ailleurs.
 
D’autres sollicitations me parviennent aussi en nombre d’autres sources. Sans que je n’aie rien demandé, Facebook, par exemple, me propose des « amis ». J’en connais certains. J’ignore le nom des autres. Je n’ai qu’à appuyer sur un bouton et je suis automatiquement pourvu d’ « amis ». Or, je sais pertinemment qu’on a de la chance si on peut compter plus d’une douzaine d’amis au cours de notre existence. Ainsi, le sens de l’amitié se perd et cela dépasse Internet car, avec les nouvelles technologies, les mots perdent souvent leur sens quand il n’est pas dénaturé. Les mots se transforment en paravents reléguant le sens à la pénombre. Il est vrai que les prétendants à la gouvernance pèsent de tout leur poids et favorisent cette perte de sens par leur recours à un double langage. À force d’accorder différentes significations aux mots « démocratie », « liberté », « sécurité », par exemple, on devient tenté de ne plus prêter l’oreille aux discours politiques et, en y percevant les contradictions et les mensonges, de passer notre chemin.
 
Mais la pire mystification du réel est peut-être la corruption. Les contrats de construction à Montréal en sont l’illustration. Je ne suis pas seulement victime des mensonges qui l’accompagnent et que la télévision me déverse au visage chaque jour; je suis aussi lésé en payant des taxes pour enrichir des escrocs. Le phénomène est mondial. De l’exaspération on passe à l’indignation. Les médias annonceront des espoirs de renouveau, des printemps qui mettront longtemps à naître et qui mourront aussitôt.
 
Pour beaucoup de ses amoureux, le sport, avec ses champions et ses arbitres, semblait être immunisé contre la corruption. Or, on a découvert qu’il n’échappait pas au phénomène. On savait depuis longtemps que la lutte était réduite à une représentation théâtrale. Mais maintenant, c’est la plupart des sports qui tombent sous le soupçon du faux. Les sommes d’argent misées dans les compétitions sportives – les courses notamment – étant considérables, les escrocs y ont découvert un marché lucratif. Matchs arrangés, vainqueurs désignés au préalable. Les parieurs sont victimes de vol. D’autres sports, telle la course cycliste, sont dans le collimateur. Récemment, les champions de courses cyclistes ont dû reconnaître après coup qu’ils étaient arrivés les premiers grâce à des drogues. La présence constante de la télévision peut nous faire craindre une amplification de la corruption. Ce qui est pernicieux, ce n’est pas seulement que le spectacle lui-même deviendrait faux. La télévision carbure à cette mise en spectacle du faux. Mais en faisant du sport, même amateur, une industrie lucrative, elle le transforme directement et carrément… en pur mensonge.