Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Leçons d’un massacre

Par : Jean-Claude Ravet

L’auteur est rédacteur en chef de Relations

Retour critique sur les attentats de Paris, en janvier 2015, sur la vague de solidarité qu’ils ont soulevée et sur son instrumentalisation par les puissances occidentales.

Il y a près d’un an, les attentats meurtriers commis à Paris, en janvier 2015, ont rassemblé des millions de personnes à travers la France dans une immense vague de solidarité qui s’est répercutée à travers le monde. Le massacre à Charlie Hebdo en particulier a été vécu par plusieurs comme une terrible atteinte à l’un des fondements démocratiques les plus précieux : la liberté d’expression. Il a exposé, entre autres, le visage hideux du djihadisme, qui fait payer le prix du sang la moindre infraction à ce qu’il considère comme étant la « loi de Dieu » – image même d’un dieu haïssable et d’une idole sanguinaire. Même parmi les gens qui n’appréciaient guère la manière parfois grossière du magazine satirique, nombreux sont ceux et celles qui ont ressenti l’onde de choc les traverser et qui ont voulu exprimer leur solidarité et leur indignation d’une manière ou d’une autre.
 
Bien sûr, très vite, ce sentiment spontané a été instrumentalisé. Ce qui avait été le symbole d’un rejet collectif de la haine et du dégoût de la violence terroriste, mais aussi, plus fondamentalement, le symbole de l’amour de la liberté, s’est transformé en une injonction au conformisme de la pensée et de l’agir. Ainsi, refuser de faire des victimes de Charlie Hebdo le parangon de la liberté d’expression et de voir dans la « guerre au terrorisme » – telle que menée par les États-Unis et leurs alliés, notamment le Canada – le seul modèle à suivre, revenait à faire le jeu des terroristes, si ce n’est à en être complice.
 
Liberté instrumentalisée
Cette récupération a plusieurs visages, d’abord laïcard. Les attentats de Paris ont été l’occasion d’une surenchère, tantôt en faveur d’un laïcisme étroit voulant confiner la religion dans la stricte sphère de l’intimité, tantôt carrément contre l’islam, jugé incompatible avec la démocratie, ouvrant ainsi la voie à une islamophobie « justifiée ». Non seulement ce laïcisme méconnaît-il la réalité du fait religieux et sa dimension plurielle, communautaire et sociale, mais il se caractérise aussi par un mépris à son égard, considérant les religions comme une chose du passé à jeter dans la poubelle de l’histoire. Or, au terrorisme islamiste rêvant d’un espace public à l’image d’un parc à moutons, il ne faut pas opposer le bêlement à l’unisson derrière une idée de l’État, fût-elle républicaine, ou toute autre forme d’intransigeance. C’est mettre la table à des politiques sécuritaires liberticides… au nom de la liberté.
 
À ce titre, le mépris à l’égard du religieux à la manière Charlie Hebdo est loin d’être un modèle à suivre – même si l’irrévérence a sa place et peut avoir une valeur libératrice, la tradition rabelaisienne et carnavalesque en faisant foi. Il stigmatise encore plus des populations déjà marginalisées. Ce n’est plus rire du pouvoir, des gens de pouvoir, mais rire des petites gens, rajouter une couche à l’humiliation. Cela ne peut devenir un modèle sauf à vouloir verser dans la démesure et alimenter des conflits destructeurs.
 
Faire de la liberté un absolu – une idée à la fois pure et vide, détachée de tout contexte – est une autre forme de récupération. C’est l’éloge de la liberté des renards dans le poulailler de mieux croquer leurs proies – une liberté sans responsabilité, déliée radicalement du souci de l’autre, indifférente à l’autre : la loi des plus forts. On en voit les effets dévastateurs sur l’économie, la culture, le vivre-ensemble.
 
« Vive la liberté d’expression » est un appel creux quand il masque le fait que les voix sur notre monde, sur notre réalité, sont de plus en plus uniformisées, aseptisées, dépolitisées par les rapaces de la finance, de la publicité et du divertissement. La « valeur » liberté se transforme dès lors en un hochet amusant pour le grand nombre atomisé, laissant libre cours aux puissances techno-économico-militaires chez qui la « liberté » est une arme dévastatrice, conquérante, justifiant toutes les guerres. Limites et responsabilités sont inhérentes à la liberté, sans quoi celle-ci dériverait en pur laisser-faire, ce qui est le propre du capitalisme sauvage. Oser la liberté, c’est toujours se confronter aux limites oppressives, non pas pour abroger les limites, mais pour leur en substituer d’autres, cette fois au service de l’émancipation.
 
La lutte antiterroriste
Il faut le répéter, la barbarie du groupe armé État islamique (ÉI) est méprisable et doit être combattue, mais sans oublier que l’expansion de la globalisation capitaliste et le courant djihadiste se nourrissent mutuellement. La lutte contre celui-ci doit nécessairement passer par la lutte contre celle-là, qui, afin d’étendre son emprise, contribue à la création de ces « barbares » en détruisant – au nom d’une guerre sans fin contre le terrorisme qui prend souvent la forme d’un véritable terrorisme d’État – des sociétés entières, faisant table rase de leurs institutions.
 
La lutte contre le djihadisme passe ainsi par la dénonciation du terreau colonial et postcolonial qui a engendré et alimente la globalisation et l’impérialisme nouveau genre, et par la reconnaissance de notre responsabilité collective à cet égard. Ce sont les sociétés détruites par les puissances occidentales – veillant toujours à siphonner leurs ressources si utiles –, qui deviennent le terreau fertile du djihadisme. Un autre facteur aggravant : les régimes et monarchies autoritaires du Moyen-Orient, qui répriment mouvements sociaux et partis démocratiques sur leur territoire, et sont soutenus par le gouvernement américain et ses alliés parce qu’ils protègent leurs intérêts économiques et géostratégiques. On ne peut qu’être très inquiet face à la stratégie privilégiée par les États-Unis et leurs alliés dans une guerre qui cherche à s’éterniser et contribue à la décomposition des sociétés sous la ligne de feu. Car la principale « ressource » de l’ÉI et des autres mouvements djihadistes, c’est l’humiliation qu’ils ont l’art de transmuter en terreur.
 
Il faut donc refuser d’embarquer dans les stratégies qui visent la destruction des institutions et la décomposition des sociétés en proie aux djihadistes, comme on l’a fait en Afghanistan, en Irak, en Libye et maintenant en Syrie. Il faut entretenir des liens avec les forces sociales et citoyennes au Moyen-Orient, porteuses d’alternatives, et soutenir le dialogue avec les intellectuels qui combattent l’intégrisme djihadiste sur le terrain symbolique. Car, faut-il le rappeler, les communautés musulmanes sont les premières victimes de cette terreur, de cette défiguration de Dieu. Il nous faut devenir des alliés de ceux et celles qui y résistent, en même temps qu’à l’humiliation. C’est là une occasion de sortir d’un comportement colonial et d’ouvrir des espaces de subversion contre l’emprise autoritaire ; d’aider ainsi à soutenir les forces vives et créatrices qui puisent à l’héritage culturel et historique du Moyen-Orient en vue d’enrichir le monde commun.
 
Le symbolique mis à nu
Il y a des événements qui révèlent la profondeur de l’existence contre des idéologies qui ont pour fonction de la masquer et de « légitimer » l’affairement marchand dans lequel nous sommes entraînés quotidiennement. L’émotion collective et le sentiment de solidarité avec les victimes, au lendemain des attentats de Paris, sont de ce type. Ils ont permis d’éprouver une culture et une raison communes qui unissent des gens de tout horizon politique et social. C’est en tant qu’habitants d’un monde commun, attaqué dans ses symboles vitaux, que ces milliers de personnes se sont levées, comme atteintes au plus profond d’elles-mêmes, pour défendre une des raisons essentielles du vivre-ensemble démocratique, pour lesquelles il vaut la peine de vivre et de se battre. Alors même que celles-ci étaient attaquées violemment et avec haine, elles ont ressenti la prégnance – comme partie prenante de leur être – de leurs racines socio-symboliques, celles qui les relient profondément les uns les autres ainsi qu’à un monde commun. Expérience intense d’être habité profondément par une histoire de luttes, un imaginaire social, une culture commune.
 
C’est là une expérience peu courante dans l’air du temps hyper-individualiste, mu par une logique technicienne et impersonnelle au service d’une classe d’enrichis complètement déracinée et fière de l’être. Pour celle-ci, la dimension symbolique et culturelle de l’existence est non seulement superflue, mais un obstacle majeur à son projet de subsumer tout à la seule valeur qui tienne : l’argent.
 
Cette expérience n’avait pas à être vécue et partagée par tous – notamment par ceux et celles qui souffrent d’injustice et d’exclusion ou qui luttent contre elles. Car ce à quoi elle renvoie n’est vraiment libérateur que dans l’action et dans les luttes ; elle n’est aucunement saisissable ni propriété de personne. Mais il n’en demeure pas moins que les rêves souvent écrasés laissent des traces dans la chair du monde, que ces liens de sang et de mémoire, de combats et d’espoir, constituent bel et bien le fondement d’une société. À nous de veiller à ce qu’ils animent notre présent.