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L’énergie des esclaves. Le pétrole et la nouvelle servitude – Andrew Nikiforuk

Par : Benoit Rose

Journaliste, Andrew Nikiforuk écrit sur l’industrie pétrolière et gazière pour divers magazines et journaux depuis plus de 20 ans. Après son percutant essai Les sables bitumineux : la honte du Canada, récipiendaire du premier prix de la Society of Environmental Journalists, l’auteur récidive en examinant en profondeur les rapports problématiques que nous entretenons avec l’énergie, en particulier avec le pétrole.
 
Nikiforuk s’appuie sur les travaux de certains auteurs importants pour exposer une série d’idées radicales sur l’énergie. Parmi eux, mentionnons Vaclav Smil, spécialiste en énergie de l’Université du Manitoba et auteur prolifique d’articles scientifiques portant sur l’énergie, la démographie et les ressources naturelles ; le sociologue étatsunien Fred Cottrell ; le chimiste et critique de « la prétendue science économique », Frederick Soddy.
 
De chapitre en chapitre, l’auteur expose les conséquences désastreuses du gavage collectif au pétrole, cette puissante source d’énergie dont l’abondance aura littéralement dopé la planète au cours du dernier siècle. Celle-ci s’en retrouve aujourd’hui bien mal en point : agriculture industrielle toxique, perte de diversité des espèces, mégapoles étouffantes et insoutenables, États autoritaires et corrompus. Une injection si massive de pétrole dans nos vies semble avoir mené à un gâchis généralisé et a largement démontré notre terrible difficulté à utiliser de façon saine et raisonnable l’énergie que nous produisons.
 
« Tout débat sur la consommation de l’énergie a une portée morale, car il implique une certaine forme d’esclavage » (p. 256), écrit Nikiforuk, qui avoue sa dette envers Ivan Illich, auteur notamment de l’ouvrage Énergie et équité. Si, parfois, la comparaison avec l’esclavage « classique » peut sembler un peu trop appuyée, force est d’admettre que la réflexion de l’auteur sur cette nouvelle servitude à base de pétrole ne manque pas d’intérêt. La concentration d’énergie requise pour fournir le confort matériel désiré « construit des pyramides sociales qui s’écroulent lorsque les esclaves – ou le pétrole – deviennent trop cher ». Tout système énergétique dominant est, selon lui, « propulsé par sa propre force d’inertie et produit une dissonance cognitive qui amène de nombreuses personnes intelligentes et bien intentionnées à rationaliser des comportements scandaleux ». Surtout, « tout système énergétique crée ses propres dépendances alarmantes et ses dynamiques imprévisibles » (p. 82).
 
Dans son chapitre intitulé « Pétrole et bonheur », Nikiforuk y va d’une affirmation qui révèle le fondement de la prise de conscience ici proposée : « Notre soumission débilitante aux forces attractives des combustibles fossiles n’a qu’un remède : une décentralisation et une relocalisation radicales de nos dépenses en énergie, combinées à une réduction systématique du nombre d’esclaves inanimés dans nos foyers et nos lieux de travail » (p. 233). De l’avis de plusieurs chercheurs cités, il serait d’ailleurs irréaliste de croire que nous pouvons effectuer une transition vers des sources d’énergie renouvelables sans parallèlement réduire de façon draconienne notre consommation d’énergie qui, à l’heure actuelle, mine notre santé, notre planète et ainsi l’avenir de l’humanité.
 
Dans un monde où, comme le démontre l’écologiste Charles Hall, « la société dépense de plus en plus d’énergie pour en trouver de moins en moins » (p. 218), le cas des sables bitumineux albertains se révèle un exemple désastreux non seulement de notre dépendance, mais aussi des effets néfastes que provoque sur les politiques d’un État la montée en puissance de son industrie pétrolière.
 
Néanmoins, souligne Nikiforuk dans son épilogue, un improbable mouvement d’émancipation communautaire a commencé à prendre forme. En son sein, des citoyens et des citoyennes « réapprennent à vivre selon leurs moyens, avec grâce » (p. 253).

 
Andrew Nikiforuk
L’énergie des esclaves. Le pétrole et la nouvelle servitude
Montréal, Écosociété, 2015, 280 p.