Secteur Revue Relations

DOSSIER : 150e du Canada : ce qu’on ne fêtera pas

La légitimation politique des discours racistes crée des conditions favorables à l’extrême-droite

Par : Maryse Potvin

 L’auteure est sociologue et professeure en sociologie de l’éducation à l’UQAM

 

À la suite de l’attentat de Québec en janvier 2017 et de la création d’un comité-conseil sur le racisme systémique, en mars, les partis politiques québécois se sont accusés mutuellement d’instrumentaliser la question du racisme à des fins électoralistes. Le Québec connaît ce phénomène depuis la « crise des accommodements raisonnables » de 2006-2008, qui a ouvert la porte non seulement à un élargissement, une banalisation et un durcissement des discours racistes et populistes dans l’espace public et médiatique, mais aussi à une certaine légitimation politique de ces discours et à l’essor de groupes d’extrême-droite.

Dérives populistes
On reconnaît les discours racistes de type populiste par la présence d’une rhétorique fondée sur la dichotomisation Nous/Eux, la généralisation abusive, l’infériorisation et la diabolisation de l’Autre, la victimisation de soi groupale, le catastrophisme, le désir de marginalisation, d’expulsion, voire d’élimination de l’Autre et l’appel à la légitimation politique de ce désir ou à l’action en ce sens. Depuis plus de dix ans maintenant, ces discours contaminent la vie politique québécoise en forçant les partis à débattre de certains thèmes chers à la droite populiste – rhétorique anti-élites, pureté identitaire, retour au passé, peur de perdre son identité ou ses « droits acquis », sécurité, nécessité de mesures coercitives et d’un chef charismatique. On se rappellera les gesticulations démagogiques de Mario Dumont qui instrumentalisa le débat sur les accommodements raisonnables lors de la campagne électorale de 2007, alors que Jean Charest se dépêcha de sortir cet enjeu de la campagne en créant la commission Bouchard-Taylor. Dumont ne cessera de légitimer la grogne populaire envers les « élites », la Charte des droits et les immigrants avec des formules-chocs (« Pendant qu’un jeune sikh se promène avec son poignard à l’école, la majorité québécoise ne peut plus utiliser le mot Noël »), en accusant ses adversaires politiques de « mollesse » et en favorisant la ligne dure.

Reprenant ces thématiques, le gouvernement péquiste agira en pompier-pyromane en lançant le débat polarisant sur la « Charte des valeurs », en vue des élections d’avril 2014, qui se transformera en véritable psychose de l’identité nationale. Le projet de loi 60[1] proposait des mesures déjà existantes (encadrement des accommodements, inscription de l’égalité hommes/femmes dans la Charte des droits et libertés) pour diluer son véritable objectif : interdire le port de signes religieux à tous les employés de l’État. Le gouvernement força les élus et la population à prendre position pour ou contre, et ce sera au nom de la « Charte des valeurs » que les peurs et discours racistes – en particulier islamophobes – puiseront leur justification.

Des effets délétères
Cette légitimation politique du racisme a eu des effets que l’on ne saurait ignorer sur la cohésion sociale. D’abord, elle a renforcé une opposition identitaire entre Montréal et les autres régions, de même qu’entre les minorités et la majorité fragile (et longtemps minorisée), qui veut protéger ses acquis. Cette opposition attise le vif sentiment chez plusieurs membres des communautés ciblées/racisées, souvent nés au Québec, de ne pas être acceptés par la société québécoise et, chez certaines collectivités en région, celui d’être des victimes d’un « racisme inversé », des laissés-pour-compte auxquels les immigrants ne voudraient pas s’intégrer. La peur du déclin de leur communauté et les frustrations quant à leurs demandes sociales ou économiques peu prises en charge par le politique se cristallisent contre les « immigrants », symbolisant ce qui « va mal » ou ce qui « se défait ».

Ensuite, les discours racistes ont des effets à long terme sur le climat politique, sur les conceptions de l’identité collective et même sur l’avenir du jeu politique. Les discours populistes banalisés dans l’espace public (dans les « radios-poubelles », les médias sociaux, etc.) favorisent la radicalisation au sein de la population. L’éclatement, voire la décomposition du « projet national » fait par ailleurs craindre l’accentuation de « micro-récits » identitaires victimaires et d’une idéologie du ressentiment. Ces conditions peuvent favoriser le passage à l’action politique de groupes extrémistes de droite, considérés jusqu’ici comme marginaux, mais qui peuvent s’unifier autour d’un parti dont le discours serait axé sur l’obsession identitaire, souvent au détriment des enjeux sociaux, économiques ou environnementaux.

La combinaison de ces effets indique qu’il faut entretenir une certaine inquiétude à l’égard du processus menant de la banalisation des discours racistes populaires à leur légitimation politique, jusqu’au passage potentiel à l’action politique de groupes extrémistes. Nous devons nous assurer que nos représentants politiques assument leurs responsabilités pour empêcher que les dérives ne se transforment en crise de société plus profonde.

 

[1] Dont le titre complet était : Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement.