Secteur Revue Relations

DOSSIER : Le corps obsolète? L'idéologie transhumaniste en question

Les leçons d’histoire de Charlottesville

Par : Jean-Claude Ravet

Les tergiversations de Donald Trump à condamner expressément les groupes d’extrême-droite, néonazis et suprémacistes blancs, à la suite des violences de Charlottesville en Virginie, le 12 août dernier, s’ajoutent à la liste déjà longue des impairs inquiétants commis par le président des États-Unis. On se serait attendu à une dénonciation franche des groupuscules qui sèment la haine et profèrent des slogans racistes plutôt qu’à un amalgame honteux entre ceux-ci et les groupes antiracistes avec qui ils ont eu des démêlés. Cette attitude est d’autant plus scandaleuse qu’un jeune d’extrême-droite avait foncé avec son auto sur les contre-manifestants, tuant sur le coup une militante des droits humains et blessant gravement 16 autres personnes.

Plusieurs, à juste titre, ont vu dans la réaction du président, dont la popularité est au plus bas dans les sondages, une volonté de ménager les groupes qui le soutiennent encore. Or, l’extrême-droite, forte de cet allié en haut lieu, ose s’afficher maintenant de plus en plus ouvertement. À Charlottesville, par exemple, la veille du grand rassemblement convoqué le 12 août autour de la statue équestre du général Robert E. Lee – symbole des troupes confédérées pro-esclavagistes durant la guerre civile américaine – qui était menacée d’être déboulonnée par les autorités, on a pu voir des manifestants, certains lourdement armés, faisant des saluts nazis et brandissant des torches, rappelant des scènes de lynchage du Ku Klux Klan.

Cette banalisation de la violence raciste n’est pas étrangère au fait que la longue histoire d’oppression et d’humiliation des Noirs n’a jamais reçu l’attention politique qu’elle méritait. Il faut lire Une histoire populaire des États-Unis (Lux, 2002) d’Howard Zinn pour constater, par exemple, que l’émancipation des esclaves en 1865, consacrée par la victoire des États du Nord sur les États esclavagistes du Sud au terme de la guerre de Sécession, n’a signifié pour un grand nombre d’entre eux qu’un « état de servitude à peine meilleur que l’esclavage » (p. 229). Encore aujourd’hui, plus de 60 ans après que le mouvement des droits civiques ait obtenu de chaude lutte la fin du régime de ségrégation – qui avait succédé à l’esclavage –, trop de Noirs souffrent toujours de discrimination raciale et d’exclusion sociale. En font foi, notamment, la grande proportion de la population noire vivant sous le seuil de la pauvreté et sa surreprésentation dans les prisons américaines, sans parler de la facilité avec laquelle les policiers tirent, en toute impunité, sur les présumés contrevenants à la peau noire.

Au nom du grand récit de la nation élue, dont les Américains sont abreuvés jusqu’à plus soif, on a passé sous silence cette histoire « coupable », laissant ouverte la plaie du racisme qui gangrène la société américaine, entretenant chez ses victimes, rejetées dans l’invisibilité sociale, un profond ressentiment et une colère légitime qui ne cessent d’attiser les flammes de la révolte.

Ce refus d’affronter ses démons – lâcheté politique au service des classes dominantes – peut aussi prendre une apparence vertueuse, comme chez le gouverneur de la Virginie Terry McAuliffe, qui, face aux violences de Charlottesville, a interpellé les manifestants néonazis et suprémacistes en ces termes : « Il n’y a pas de place pour vous en Amérique. » Comme s’ils étaient des intrus à qui on pouvait simplement indiquer la porte de sortie. L’Amérique, c’est aussi ces gens-là. L’action politique ne peut en faire abstraction, sauf à vouloir se réfugier dans l’illusion d’une communauté délivrée de toute violence et de tout rapport de pouvoir.

L’histoire de toute nation, comme de toute vie humaine, a sa part de noirceur qu’il faut pouvoir affronter courageusement pour se projeter authentiquement dans l’avenir. C’est pourquoi le déboulonnement des statues, témoins d’un passé gênant, que réclament de plus en plus de groupes antiracistes et anticoloniaux aux États-Unis comme au Canada, n’est pas nécessairement la meilleure façon de faire. Car si ces statues offusquent tant, c’est souvent parce que le passé qu’elles représentent n’est pas encore passé. Qu’il fait mal. L’effacement de ces symboles dans l’espace public risque de n’être qu’un cataplasme sur une jambe de bois, faisant croire que le problème est réglé. Aussi vaudrait-il mieux les préserver, non pas comme un éloge tacite de ce qu’ils représentent, mais en rappel salutaire que le péril est toujours présent et qu’il nous faut politiquement y faire face. Les traces de l’histoire, toujours ambiguës, ont la vertu de nous rappeler qu’elle reste un projet inachevé et précaire qui ne relève d’aucun destin, mais de la responsabilité humaine.

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Cet automne, nous avons le plaisir d’accueillir dans nos pages l’écrivain Robert Lalonde et la poète Denise Desautels, qui accompagnera ses poèmes des œuvres de l’artiste visuelle Sylvie Cotton. Ils signeront respectivement le Carnet et la chronique poétique, jusqu’en août 2018. Nous leur souhaitons la bienvenue, et à vous, amies lectrices et amis lecteurs, bonne rentrée.