Secteur Revue Relations

DOSSIER : La classe des enrichis

L’économie contre la société

Par : Mehran Ebrahimi

L’auteur est professeur au Département de management et technologie de l’UQAM

Les salaires scandaleusement élevés des pdg des grandes entreprises nord-américaines, liés à un appauvrissement croissant dans la société, sont le signe que le modèle économique néolibéral nous accule à une impasse sociale.

Nous sommes en face d’un phénomène paradoxal. D’une part, le volume de la richesse mondiale ne grossit plus, notamment parce que près de la moitié de la population mondiale (environ trois milliards de personnes) vit avec moins de 2 $ par jour et ne peut donc y participer. D’autre part, les grandes entreprises, prisonnières d’une logique maximaliste des profits propre au capitalisme néoclassique dominant, veulent – quoi qu’il arrive – toujours faire plus de profits. Dans ce contexte de stagnation de la richesse, elles ne peuvent arriver à leur fin qu’en surexploitant la nature jusqu’à épuisement et en grugeant dans ce que le capitalisme a toujours considéré comme un « coût variable », à savoir le salaire des travailleurs et des travailleuses. Il se trouve que la nature et les travailleurs sont une cible facile, en particulier quand l’appareil médiatique et culturel est au service des classes dominantes qui en sont les propriétaires. Combien d’ouvriers en sortant de l’usine, le jour de leur licenciement, ne répètent-ils pas : « C’est triste, mais c’est la mondialisation. Le patron n’avait pas le choix! »

Ainsi, depuis une quinzaine d’années, nous assistons à un phénomène jusque-là inconnu : des entreprises qui font des milliards de dollars de profit en viennent à procéder à des licenciements massifs.

Ce n’est pas l’œuvre d’un capitalisme sauvage, comme s’il s’agissait de rapaces hors la loi, de délinquants marginaux. Ce comportement inconscient, insouciant, proprement criminel, découle au contraire du modèle managérial du capitalisme dominant. Le discours des grandes entreprises américaines autour de la responsabilité sociale et du management éthique n’est qu’un trompe-l’œil. Sur les sites Internet des entreprises les plus inhumaines de la planète, l’on peut voir, bien en évidence, des pages sur la responsabilité sociale et la protection de l’environnement! Omar Aktouf a le mot juste pour désigner ce phénomène : ce sont des outils révolutionnaires au service du statu quo. Les économistes en viennent même à les intégrer comme variables dans leur modélisation mathématique.

Nouvelle logique de gouvernance

Depuis les années 1980, un nouveau type de « gouvernance », dite corporate governance, issue du modèle américain, a remplacé la conception traditionnelle orientée vers la satisfaction des stakeholders, c’est-à-dire de l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise – employés, clients, fournisseurs, État, banques et actionnaires. Cela ne signifie pas qu’il n’y avait pas d’inégalité ni d’exploitation, mais cette conception était malgré tout habitée par un souci de développement régional et national. Or, largement financière, cette nouvelle gouvernance ne s’intéresse dorénavant qu’à la seule satisfaction des actionnaires, écartant toutes considérations autres que le cours de l’action. Un des hauts dirigeants d’une importante entreprise de télécommunications dit que la moitié des décisions qu’il prend dans une journée va directement à l’encontre des intérêts à long terme de son entreprise, à la seule fin de satisfaire les marchés financiers. « Cela veut dire que si les marchés me dictent de réduire mes dépenses, pour avoir un ratio de rendement plus élevé et que, pour ce faire, la seule façon est d’effectuer une mise à pied importante, je vais le faire. Même si le personnel licencié est un élément essentiel de l’entreprise. »

Si telle est la finalité des entreprises, il faut que ceux qui sont nommés à leur tête partagent ce point de vue. Les pdg actuels sont un rouage indispensable à cette logique financière. Quand Paul Tellier a pris les rênes de Bombardier, sa première phrase a été : « Ma seule préoccupation, c’est de satisfaire mes actionnaires. » Il n’a pas dit : je vais essayer de stimuler la recherche et le développement, mettre de meilleurs produits sur le marché, créer des liens avec nos partenaires… Pourtant, c’est là que réside l’activité réelle d’une entreprise dans une économie réelle. Non, il a dit : je vais augmenter la valeur des actions. Et la première chose qu’il a entreprise en ce sens a été de lancer l’idée de « licenciement préventif », comme d’autres font des guerres préventives. Aujourd’hui, une mise à pied n’est peut-être pas nécessaire, mais un jour elle le sera; aussi bien prendre les devants…

Quand on choisit de payer ces managers en options d’achat d’actions (stock options) en leur disant que leur revenu dépendra en partie de la valeur des actions à la fin de l’année financière, ils s’affairent à faire grimper ces dernières. En multipliant par 10 la valeur initiale des actions, leur salaire en sera d’autant multiplié. Cette stratégie à courte vue a donné naissance à des décisions managériales irréalistes et irresponsables qui ont conduit des entreprises à la faillite.

Un système pervers a été créé de toutes pièces. Il fait en sorte que des gestionnaires peuvent, au nom de leurs intérêts, mettre en péril l’entreprise. Les cas d’Enron, de WorldCom, Tyco, etc., ne sont pas des cas isolés. Ils ne sont que la pointe de l’iceberg. Kenneth Lay, fondateur d’Enron, dirigeait, quelques jours avant la faillite de l’entreprise, les séminaires les plus prisés de Harvard. Il y expliquait sa stratégie de gestion et sa vision du management.

Pour répondre à la logique financière et présenter à chaque trimestre à leurs actionnaires une situation meilleure qu’au trimestre précédent, les managers sont conduits, dans un premier temps, à couper dans la main-d’œuvre, la machinerie, la recherche et le développement, les dépenses. Après avoir coupé dans le gras et, si cela ne suffit pas, dans le muscle, il ne reste plus que les données de l’entreprise à falsifier, pour contenter et séduire les actionnaires qui en veulent toujours plus. Si, par hasard, ces derniers s’apercevaient que la croissance est à la baisse ou en stagnation, les actions chuteraient.

Ce système économique, mis sur pied pour enrichir les seuls actionnaires et détenteurs du capital et pour appauvrir les autres, même s’il semble se porter bien – dans la mesure où sa logique de création de valeur fonctionne à très court terme – est à proprement parler suicidaire. On coupe non seulement la branche sur laquelle on est assis, mais tout l’arbre – la société.

Scandale banalisé

Durant les 15 dernières années, le revenu des gestionnaires des entreprises a augmenté de 630 %, alors que le salaire moyen des employés équivaut à celui qu’ils gagnaient en 1974. Le revenu que Jack Welsh, pdg de General Electric, a gagné en 2001, année de sa retraite, a été l’équivalent du salaire de 15 siècles d’un ingénieur de GE.

À ce scandale, se rajoute celui du système fiscal américain. En 1950, 48 % de l’assiette fiscale provenait des ménages et 52 % des entreprises. En 1980, la part des ménages était de 80 % et celle des entreprises de 20 %. En 2001, 92 % provenaient des ménages et 8 % des entreprises. Durant cette même période, le profit des entreprises n’a cessé de croître. Les entreprises font ainsi plus d’argent, ne payent presque pas d’impôts et contribuent de moins en moins à la redistribution de la richesse dans la société.

Ce phénomène d’usurpation et de concentration de la richesse de la part des entreprises au sein des pays riches est indissociable de l’appauvrissement à l’échelle mondiale. L’éloge des bienfaits de la mondialisation masque le fait que pour chaque tranche de 100 $ transigée sur les marchés mondiaux, 97 $ vont dans les pays les plus riches; 86 % de l’ensemble des transactions mondiales se font entre multinationales. Il est ainsi « normal » que les peuples d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie aient de moins en moins. Le PIB de l’Afrique, en 1980, représentait 15 % du PIB mondial; en 2000, il était de moins de 1 %, malgré le fait qu’elle produit et exporte davantage de matières premières!

Culte des managers

Mais, en même temps, on idolâtre ces managers qui ne font que créer du malheur autour d’eux. Le modèle managérial américain les glorifie à outrance, les considère comme des leaders, des surhommes, et ignore les véritables créateurs de richesse, les travailleurs, les ingénieurs… Plus vous accumulez de richesse, plus vous êtes surhumains, proches de Dieu! C’est une aberration.

Prenons par exemple le cas d’Air Canada. C’était une entreprise d’aviation civile parmi les meilleures au monde. Les gestionnaires, à coups d’erreurs stratégiques répétées, ont mis l’entreprise en faillite. L’année où les actions sont tombées à 0,60 $ alors qu’elles avaient déjà été à 27 $, Robert Milton, le pdg d’Air Canada, a reçu une prime de 4 millions $… Tout ce qui n’allait pas ne pouvait être de sa faute! Mais au cours de la recherche des partenaires pour le refinancement d’Air Canada, qui a-t-on diabolisé sur la place publique? Les syndicats, bien sûr! « Ces salopards ne sont jamais prêts à céder quand la survie de l’entreprise est en jeu! » Mais qui a acculé l’entreprise à la faillite? Personne n’a remis en cause la gestion de Robert Milton. Au contraire, la « valeur » de Milton sur le marché est toujours très élevée.

Le cas de Bombardier est similaire. Le niveau de qualité dans la fabrication y est en chute libre. Cela n’a pas empêché Paul Tellier, l’ex-pdg, de recevoir en stock options et en salaire des revenus faramineux. On ne lui a pas posé la question : « N’avez-vous pas démotivé votre personnel? » Non, personne ne lui a fait remarquer qu’il a été l’inventeur du licenciement préventif. Allez faire les meilleurs avions du monde en ayant cette épée de Damoclès sur la tête, alors que le pdg se paye une ponction de 19 millions $!

Ce n’est pas une fatalité

Ce modèle managérial n’est pas une fatalité. Il y a des modèles capitalistes différents, des logiques managériales différentes. Le modèle scandinave en est un, le japonais un autre. Tous les indicateurs le montrent : que ce soit en éducation, en innovation, en revenu disponible, en santé, en justice sociale, en équité salariale, les pays scandinaves sont parmi les premiers. Selon ce modèle, l’entreprise est trop importante dans l’équilibre de la société pour qu’elle soit confiée seulement à des faucons de la finance. Une faible part de l’entreprise est placée dans le marché boursier, le reste est laissé entre les mains des parties prenantes de l’entreprise (stakeholders) dont le destin est associé à son destin, et qui n’ont pas intérêt à ce qu’elle fasse faillite. Certaines constitutions obligent même les entreprises à avoir des représentants des employés et de l’État dans leur CA.

C’est pure hypocrisie de taire les autres modèles possibles. Cela contribue à générer un sentiment de fatalité. Prenons l’exemple du Danemark et du Québec. Le PIB par habitant au Danemark est à peine plus élevé que celui du Québec. C’est dire que la contribution d’un Québécois et d’un Danois à la richesse nationale, en termes de PIB, est à peu près identique. Cependant le gouvernement québécois dépense une dizaine de milliards en éducation alors que le gouvernement danois en dépense une cinquantaine pour un nombre d’élèves équivalent. Les choix des modèles économiques déterminent les choix de société. Les choix politiques des Danois en faveur de la distribution de la richesse ont des conséquences bénéfiques sur leur manière de vivre en société, de concevoir leur rôle, leur responsabilité tant comme citoyens que comme travailleurs.

C’est aux gouvernements qu’il revient d’orienter les politiques économiques. Mais comment peuvent-ils remplir ce rôle s’ils se transforment en représentants des entreprises? Un gouvernement qui voudrait changer les choses pourrait facilement intervenir dans la composition des CA des grandes entreprises. Par exemple, une centaine de personnes au Québec se partagent les CA de 85 % des entreprises. Une minorité de managers déterminent ainsi les stratégies entreprenariales. Et ils se soutiennent énormément les uns les autres, en s’accordant des primes indécentes. Le gouvernement pourrait interdire cette manière de faire, ce copinage entre administrateurs. Mais il règne plus que du laxisme dans ce domaine; il y a connivence.

Notre attachement à un modèle économique doit relever d’une décision politique. Cette appropriation citoyenne est le grand enjeu actuel. Il est impérieux de se déprendre de ce modèle inique, fondé sur la spéculation et l’économie virtuelle décrochée de la réalité de la majorité des gens, et revenir à l’économie réelle qui tient compte de l’ensemble de la société et des individus qui la composent.

Les défis sont grands. Des boîtes de consultants n’ont d’autres tâches que de nous vendre « leur salade managériale », de nous convaincre que le management ne peut être qu’américain et les autres, des erreurs de l’histoire. Sauf qu’aux États-Unis, le seul secteur de l’économie qui ne soit pas excédentaire est celui de l’industrie militaire. Les autres secteurs importent plus qu’ils n’exportent. La dette des États-Unis s’élève à 7000 milliards $. Mais qui sonne l’alarme?

Propos recueillis par Jean-Claude Ravet