Secteur Revue Relations

DOSSIER : Le modèle américain

Léa Roback 1903 – 2000

Par : Madeleine Parent

L’auteure est une ex-syndicaliste

Organisatrice syndicale hors pair et négociatrice redoutable, elle inspirait une grande confiance aux syndiqués. Elle fut de tous les combats pour la justice

Le 28 août 2000, Léa Roback est décédée dans la maison d’accueil où elle habitait. Frêle mais toujours lucide et engagée, elle avait accordé une entrevue pour la télévision la veille de son décès.

Deuxième d’une famille juive polo­naise de neuf enfants (tous nés au Québec), Léa s’intégra au milieu francophone de Beauport, où ses parents tenaient un commerce, alors qu’on parlait le yiddish à la maison. La famille étant revenue à Montréal, Léa y dé­crocha rapidement un emploi, fit des économies à même son modeste salaire et traversa l’Atlantique pour découvrir l’Espagne, l’Italie, la France (où elle étudia la littérature à l’Université de Grenoble) et enfin Berlin, où Henri, son frère, étudiait la médecine. Partout, elle se trouvait du travail : enseignement de l’anglais, garde d’enfants pour assurer et préserver son indépendance.

À Berlin, le nazisme progressait rapidement, prenant surtout pour cibles les Juifs et les travailleurs accusés de communisme dès qu’ils revendiquaient. Elle adhéra au Parti communiste pour participer à la résistance, mais elle dut quitter l’Allemagne dès 1932, un an avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Revenue à Montréal, elle trouva un emploi, fit quelques économies et reprit le bâton de pèlerin, cette fois en direction de New York, où elle travailla dans une école pour filles délinquantes avant de faire un court stage en Russie. C’était à l’époque où ses jeunes frères et sœurs vivaient toujours à la maison paternelle. Plus tard, Léa leur promit qu’ils n’auraient pas à s’inquiéter pour leur mère puisqu’elle projetait de ne pas se marier et d’en prendre soin. Elle tint parole.

Nommée organisatrice syndicale de l’Union Internationale des Ouvriers du Vêtement Pour Dames (UIOVD), en 1936, elle s’est donnée tout entière à la syndicalisation dans les manufactures de ce qu’on appelait « la guenille ». Montréal était, après New York, le plus grand centre de cette industrie sur le continent. Les femmes constituaient environ 85 % de la main-d’œuvre et elles y étaient fortement exploitées. On les payait à la pièce des prix dérisoires, et seules quelques fa­vorites des patrons et surintendants recevaient les meilleurs paquets de tissus à coudre. Durant la forte saison, les fem­mes travaillaient de très longues heures, puis étaient mises à pied sans savoir si le patron les rappellerait à la reprise puisqu’elles ne bénéficiaient d’aucun droit d’ancienneté. Dans certaines usines, les femmes souffraient du froid en hiver et suffoquaient de chaleur aux pires jours de l’été, toujours au rythme du travail à la pièce. Ajoutons que l’organisation syndicale rencontrait des difficultés particu­lières dans cette industrie.

Une partie de la main-d’œuvre était constituée d’immigrantes et d’immigrants juifs dont certains étaient arrivés au pays avec une expérience syndicale. Mais les femmes canadiennes-françaises et catho­liques en formaient la grande majorité. Le clergé catholique du temps leur enseignait qu’il fallait se méfier des Juifs et que c’était péché de se joindre à un syndicat neutre ou américain. Léa Roback demeurait à l’écoute des femmes canadiennes-françaises. Elle s’informait de leurs conditions de travail, voire des injustices et des humiliations qu’elles subissaient, et les encourageait à agir. Elles ont enfin osé joindre les rangs du syndicat aux côtés des femmes immigrantes. En 1937, cette solidarité les a menées à la première grève de femmes couronnée de succès à Montréal. Elles étaient environ 5000. L’apport de Léa avait été déterminant dans cette réussite.

En 1941, durant la Deuxième Guerre mondiale, notre héroïne a été embauchée à l’usine RCA Victor de Saint-Henri, où quelque 4000 personnes, surtout des femmes, fabriquaient des instruments de communication pour les forces armées. Au bout d’un an, plus de 95 % des employés avaient adhéré au syndicat et la nouvelle convention collective était déjà en vigueur.

Longtemps active à la Voix des femmes, elle s’opposa à l’invasion du Vietnam par les forces armées américaines, aux armements nucléaires, aux bombardements en Irak et à toutes les agressions militaires. On l’a retrouvée aux côtés des femmes et des hommes noirs qui protestaient contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud et aux côtés des Mohawks de Kanehsatake, en 1990. Ayant connu la tragédie de jeunes ouvrières enceintes contre leur gré et consciente de la misère d’enfants non voulus entassés dans des orphelinats, elle a revendiqué le droit des femmes à l’avortement thérapeutique.

En réponse à une question de l’auteure Nicole Lacelle dans Entretiens, aux Éditions du Remue-Ménage, elle a dé­claré avoir quitté le Parti communiste en 1958 à cause de la question nationale : « La maison-mère du Parti était à Toronto et ces gens-là ne parlaient pas un mot de français ». Lors de son 90e anniversaire, ses amies lui ont fait cadeau de la Fon­dation Léa Roback, dont le mandat est d’attribuer des bourses à des femmes désirant continuer ou reprendre leurs études mais n’en ayant pas les moyens. Elle croyait fermement à l’éducation gratuite.

Au mois d’octobre, à l’occasion de la Marche mondiale des femmes, et après, beaucoup de Québécoises se souviendront de l’inlassable dévouement de Léa Roback à la cause des femmes et de l’humanité. Personnellement, je lui dois le choix de militantisme syndical que je n’ai jamais regretté.